Bad Day #3

1. The Thrill Is Gone 

Je m’appelle Dylan.
En es-tu sûr? Oui, oui, c’est bien ça… Je crois. Autour de moi, il y a du verre écrasé, un peu de sang, par petites gouttes, et un cadavre ballotté par le vent, comme le corps d’une mouette mazoutée sur une plage sale. Une cravate rouge, qui s’envole par sursauts. Freddie la fixe comme un dément. Il suit ses mouvements des yeux, sans jamais cligner, jusqu’à en pleurer. Il ne peut plus en détacher les yeux, comme si cette cravate était l’amour de sa vie, la coupable d’un odieux adultère, un parent perdu de vue, ou un noeud coulant en sucre d’orge, qui l’appelle et lui promet des douches douloureuses.
J’ai besoin d’un rail…C’était quand le dernier? Dans la voiture, en bas, juste avant d’entrer et de tirer les premiers coups de feu. Mon Dieu, comment aurais-je pu sinon? Ce braquage était l’impossible, mais grâce à la cocaïne chaque détonation était comme un coup de plume dans de la chantilly. Je ne voyais plus les regards terrorisés. Si ces pauvres gars m’avaient regardé dans les yeux, et pas dans le canon de mon arme, auraient-ils vu à quel point j’avais peur moi-même? Peur et intensément emporté à la fois. Comme pris dans une danse rock, on marche sur les pieds de Lorraine, on est pas en rythme avec le groupe du lycée, et cette paire de nichons juste sous notre nez nous donne la sueur des responsabilités. Maintenant, mon vieux Dylan, va falloir assurer avec ton zgègue, si tu veux pas passer pour un abruti auprès des copains. Mais malgré ce stress, cette tension apocalyptique dans le fond de te cerveau et sous la braguette, il reste la douceur du moment, les pas trébuchants qui semblent voler tout doucement sous le rythme des guitares. Les premières fois sont toujours difficiles, en danse comme en violence, en braquage comme en amour, c’est ce que me dis le vieux baroudeur qui sommeille en moi. Et c’est ce que dirait Freddie, aussi. Elles sont toujours difficiles, mais jamais plus, après toutes ces répétitions, après la maîtrise et la compréhension, elles ne seront aussi magiques. Merci cocaïne, de chasser ma peur et de garder la magie auprès de moi. La magie des terrorisés, des douilles sur le sol, la magie des beuglements « aboule le fric, bordel! » ou encore la réplique déjà culte de ce bon vieux Freddie: « LE COFFRE! Dis-moi où est le COFFRE! »
J’ai besoin d’un rail, j’ai besoin d’un rail…
J’ai besoin d’un rail de décérébré, pour oublier que les premières fois sont souvent catastrophiques. Freddie est talentueux, surtout quand il s’agit de faire quelque chose de fou et déraisonnable. Je n’étais pas inquiet pour lui… J’avais la farine aux tempes, la crosse dans la main, et je lui passais tout, ses hurlements, ses vociférations, je me disais qu’il était magnifique. Et puis il a tué Cravate Rouge. Maintenant je suis inquiet. Est-ce qu’on aurait pas déconné, là? Un type est mort. Sa cervelle est étalée par terre et son ruban rouge flotte comme une bannière sanglante dans le vent, qui mord les yeux de Freddie qui ne se ferment jamais, vissés qu’ils sont sur ce trou qu’il a fait. Il faut que je retrouve la magie de la danse, la délicieuse transe lascive des ronds de fesse, des bonds de hanches, des marches sur le pied… Le bal de promo s’est évanoui dans la brume de cervelle. Il faut que je le retrouve, où qu’il soit, il faut que je revienne à ce qui était beau, à ce qui était fort, même si ce n’était pas vrai. La réalité de la sueur, du sang et de la peur me rattrape doucement. On a déconné. On a buté Cravate Rouge, et le plan génial n’est déjà plus sur les rails, après un quart d’heure (seulement un quart d’heure?) d’action.
Je m’étale trois longues lignes blanches sur la table. Freddie me regarde faire sans rien dire. On a a peine commencé et je suis déjà en train de me droguer comme un sauvage devant tout le monde. Mais j’en ai besoin, pour regarder leurs visages en face, pour oublier leurs regards.
Dans les débris de verre tâchés de sang m’apparaissent les mille reflets de ce que nous sommes. Deux guignols en cagoule qui jouent avec des armes et se droguent pendant le boulot. Je vois mes yeux rouges et affolés. Je vois ce que tous les otages ont vu dès la première seconde: un type qui n’a rien à faire ici.
Vite… VITE! Je tremble en prenant la paille. Je soulève la cagoule pour révéler mes narines frémissantes, j’y introduis le tube et j’inspire et reniflant. La cocaïne disparait tout doucement du bureau. Le silence est total dans la pièce. Les bouts de verre deviennent flous, et mes yeux dingues se ferment de soulagement.
Je me revois sur la piste avec Lorraine, trébuchant délicieusement dans ses pieds. Je regarde l’eau qui s’agite au coin de ses yeux. Le groupe joue une musique calme. A chaque orteil que j’écrase, on a l’air de voler un peu plus. Pleurait-elle de tristesse ou de joie? De soulagement que le garçon qui lui plaisait l’ait enfin invitée à danser? Et Freddie, à la guitare, qui chuchote dans le micro « elle pleure de honte, parce qu’elle danse avec un des deux braqueurs. Le dépressif. »
Je change de ligne, je change de narine, avec un doigté expert. Remonte poupée remonte. La vibration doit revenir.
Et Lorraine, compagne imaginaire (ou a-t-elle existé? Je ne suis plus sûr) qui plonge ses yeux ailleurs. Des yeux que je regarderais toute l’année, à tout les cours, en repensant au bal, à la fin. Est-ce qu’elle dansera avec moi? Et j’avais tant fouillé ce regard, j’avais cherché tant de réponses, tant de scénarii avantageux dans ces deux yeux noirs, qu’au final je ne me souviens plus.
Je suis Dylan dans les yeux de Lorraine. Des yeux de verre et de sang. Des yeux sur le sol, qui me renvoient un reflet aux narines blanches, à l’écume bouillonnante, et qui trébuche sur le bureau. LA VÉRITÉ C’EST QUE JE NE SUPPORTE PAS CE QUE JE VOIS, JE NE SUPPORTE PAS QUE LE SCÉNARIO NE SOIT PAS LA RÉALITÉ ET J’AI BESOIN D’UN RAIL. Alors j’inspire une troisième fois, dans la narine initiale, et comme un choeur gospel je laisse la folie monter. Je regarde Freddie dans les yeux, et je peux voir sa guitare, Cravate Rouge et les yeux de Lorraine, loin, loin. Je passe en pilote automatique, je branche ma batterie flambant neuve. Je laisse la cocaïne diriger et m’emmener ailleurs.
Je pars retrouver Lorraine pour quitter ce cauchemar.

2. 3ème rail: I’m Just A Kid

Je m’appelle Lorraine. Je m’appelle Sandra (pas encore, mais bientôt). Je m’appelle Dylan. Je suis au lycée.
Mes parents, j’ai oublié leur visage, ils me disent que les enfants grandissent de plus en plus tard. Moi j’ai seize ans. Je ne suis pas encore dépendant à la cocaïne. Je suis un brouillon qui flotte et qui cherche, et qui pense ne jamais trouver. Je suis pourtant dans le vrai. Mais je ne le saurais jamais. Je suis amoureux de Lorraine, une jolie fille de ma classe avec les cheveux attachés, une grosse poitrine qui se cache et de grands yeux noirs. Lorraine poste des photos d’elle et ses amies sur son blog, dans plein de situations, avec des légendes à l’orthographe douteuse. Concrètement, ça ne sert à rien. Mais ça me fascine.
Dans ma chambre, je me branle sur tout un tas de sujets, tout un tas de personnages. Une prof d’anglais juste assez mûre, une camarade de classe timide, un film érotique piraté, une chanteuse à la mode. Mais jamais en pensant à Lorraine. Lorraine est sacrée, Lorraine est l’objet de ma vénération silencieuse. Lorraine dont je ne connais que le nom et le blog, et que je crois connaître par coeur. Parfois, en rentrant, mon imagination travaille. Nous sommes sur la plage, en voyage scolaire, dans une tempête, à l’arrêt de bus, et je trouve les mots justes pour qu’on se parle. Et ça marche comme ça, on part ensemble, et quelque chose commence. Je ne suis qu’un gamin, j’existe dans ces rêveries là, un mécanisme qui me poursuivra jusque dans ce braquage foiré.
Je veille tard, sur mon ordinateur. J’explique des choses, j’en invente des tas. Je rédige mon propre blog, une grande fresque de ma vie normale. Personne ne lit, pourtant j’ai le sentiment d’être au-dessus du lot. Dans les couloirs du lycée j’ai le sentiment que personne ne me voit. Comme un fantôme je circule, comme mes parents sans visage, comme les badauds dans les reportages télé, qui font coucou à la caméra parce qu’ils n’ont aucune importance. Je ne sais pas encore quelle importance auront mes seize ans sur la suite. A quel point il était important que j’arrête de me prendre la tête, que je me sente un peu heureux. Mais même si je l’avais su, est-ce que ça aurait changé quelque chose? J’étais transparent mais obstiné. Et l’histoire que je me racontais le plus était celle de moi et Lorraine, au bal de fin d’année, qui dansions sur du Rock N’ Roll.
Et l’été vient en grondant d’orage pesant. Comme une urgence, je soigne mon hygiène dentaire, je fais des pompes tout seul. Je n’ai pas beaucoup d’amis mais je m’invente parfois des compagnons imaginaires. Ils m’invitent chez eux, je les invite chez moi, on va à la plage, dans les parcs. On vit des trucs incroyables ensemble. Les meilleurs amis du monde ne sont pas réels mais je m’en contente. J’apprends plus tard la valeur de ces images qui comblent la solitude. En attendant, tous mes amis imaginaires ont quelque chose de Lorraine.
Lorraine, Lorraine, je t’ai tant attendu.
Je raconte cette histoire alors que je m’engueule avec Freddie dans une autre réalité. Pendant que mon corps s’agite, la cocaïne masse mon esprit avec vigueur. Mais pendant que je nage dans le verre, dans les cheveux attachés de Lorraine, je veux qu’une chose soit claire: je ne sais plus. Si Lorraine est vraie ou si j’ai tout inventé. Je me souviens de ces après-midi gris sous les arbres, je me souviens de la route du lycée, boueuse et délabrée. Le mercredi midi, quand on quitte la classe, et que le ciel va mieux, et qu’on est heureux. Toujours accompagné de quelqu’un, qui n’existe peut-être pas, mais tant pis, ainsi je peux continuer. Ainsi je peux rédiger le blog et penser à l’année prochaine, quand j’aurais de vrais amis, quand je ne consacrerai pas mes journées à être un gigantesque paumé et à vivoter ailleurs. Je me souviens que je me suis perdu en route mais je ne suis pas sûr de me souvenir de Lorraine. Plusieurs fois je me suis reposé la question. Est-ce que ma capacité à me faire des films a dérapé quelque part? Est-ce que j’ai inventé une amante sur-mesure? Lorraine était différente de mes autres pantins. Trop réelle. Alors je ne sais plus, voilà, c’est dit.
Je n’ai pas honte. Soit j’ai cherché la réponse, soit j’ai inventé les questions. Dans tous les cas, j’ai fait du chemin. C’est peut-être la seule chose qui ne me torture pas. J’ai honte d’avoir peut-être menti, mais pas du mensonge.
Et quand l’été arrive, tout le monde part petit à petit. Les tortionnaires prennent une teinte différentes. Les filles du couloir me paraissent plus sympathiques. Les garçons du fond de la classe parlent enfin, presque comme des amis. Seule Lorraine, dans son mutisme, reste la même. Et moi je regarde dans sa direction, et elle à l’opposé. Toujours.
Les groupes lycéens ont bien répété. Les blogs se remplissent. La fin approche, bientôt ça sera la fin de l’année, nous allons tous nous quitter. Je dois me décider. Arrêter de me branler. Ce jour-là, mon iPod crie plus fort que jamais, mon vélo roule plus fort, mon coeur bat plus vite. Je laisse mes amis imaginaires derrière moi et je pénètre dans la réalité. Quand la pause vient, entre deux cours, et qu’elle est assise là, je m’asseois discrètement et je parle, je laisse mon talent prendre le contrôle, en bafouillant, je m’épanche comme dans un film muet (pourtant j’avais dit des trucs bien, c’est juste que j’ai oublié, alors quand je repasse le souvenir, ma bouche tourne dans le vide) pour finir par cracher le bout. Je lui demande de venir avec moi au bal de fin d’année.
Est-ce qu’un de mes charismatiques personnages m’avait suivi? Toujours est-il qu’elle a accepté, j’ai entendu sa voix chuchoter « oui » et nous y voilà.
Comme l’apothéose d’un mauvais film. Du rockabilly dans le gymnase. La musique de Grease dans mes pieds, sa robe qui vole sur ses chevilles, et cette ombre menaçante à la guitare (sors de mes rêves, Freddie) qui me suit du regard et martelant des cordes grasses. Une musique d’un autre temps qui tourne en boucle dans ma tête depuis. Je ne suis qu’un gamin bloqué dans ses rêves. Qui tourbillonne avec Lorraine sur les trois mêmes accords, qui danse dans ses pieds, dans ses yeux qui me regardent enfin, les larmes perlant, dans ses cheveux enfin détachés, longs comme une nuit sans dormir. Qui danse au-dessus du ciel, avec Lorraine, oh Lorraine, je t’ai tant attendu.
Je veux croire qu’elle est réelle. Je veux croire que Lorraine a existé il y a quelques années, à cette époque de ma vie où j’ai dérapé. Elle ne s’est pas évanouie comme les autres images. Elle a juste dit « non ». Elle a enfin pleuré, à la fin de la chanson. Et elle a cessé de me regarder (et Freddie m’a dit « la honte mon vieux, la honte d’être avec toi ») et elle s’est traînée hors de la piste en laissant tous les autres regards, ceux qui ne comptaient plus, sur moi. Je la revois un peu plus tard, dans les bras d’un garçon dont le visage a disparu dans l’ombre. Un autre gamin mal fagoté, avec une guitare qui pendouille.
Depuis, je ne suis qu’un gamin.
Je me suis branlé en pensant à Lorraine, je me suis défoulé sur ses yeux noirs, ses gros seins et sa robe lissée. Et puis j’ai eu la panne. Plus d’amis imaginaires, plus de bel été. Le grand vide s’est formé. Le temps a passé, et j’ai pu tout reconstruire, brique par brique. J’ai ramené à moi mes amis imaginaires, en m’aidant d’une mystérieuse poudre blanche. J’ai rencontré un ami réel, un peu timbré, et j’ai suivi, gentiment. Je n’étais plus sur le rail. A l’époque où tout se jouait, j’ai pris un mauvais virage. Alors, cocaïne, Freddie, un plan un peu fou, et ma sale habitude des scénarios ensoleillés qui ressurgit à ce moment précis. Lorraine dans un immeuble. Freddie et moi sur la route, avec une mallette de pognon. Gentlemen cambrioleurs sous le soleil, à rire ensemble du temps qui passe sans jamais s’effondrer. Comme avant, comme plus tard.
Lorraine, tes yeux, ta cravate rouge, sous le soleil. Je ne sais plus, je ne sais plus.
J’ai besoin d’un rail. Un autre genre de rail.

3. So Long, Superman

Mais ce rail n’est pas arrivé.
Freddie et moi nous hurlons, pris dans la spirale de l’échec. Que faisons-nous maintenant? Lui veut continuer. Il a une autre idée de génie qui germe dans son esprit. Une idée qui inclut de la dynamite. Je ne comprends pas. J’inspire les derniers grains de cocaïne, comme un asthmatique, pour me replonger dans son délire, échapper à cette réalité qui me hurle à pleins poumons que tout était fini avant même d’avoir commencé.
-… Et là, BOOM! Plus de mur, plus de bureau, plus de porte…
– Et plus de coffre.
– Mais non. Pas si on sait efficacement doser.
– Et on la trouve où, la dynamite?
– Ah…
J’oubliais. C’est Freddie qui a tué le seul type qui connaissait la combinaison. Alors pourquoi diable se préoccuperait-il de questions de logistique avant de commencer à mettre son plan à exécution… Exactement ce qu’il vient de faire avec moi finalement. Sauf que j’étais avec lui. Je suis encore avec lui. Je me suis laissé avoir par la plage et les femmes imaginaires, et j’ai sauté sans regarder. Avec la coke dans mon nez, j’ai envie de lui écraser mon poing sur la figure. Je veux l’écraser, l’engueuler, je veux qu’il se vexe et baisse les yeux devant le gigantisme de sa connerie. Mais voilà, j’étais avec lui. Je suis aussi stupide que mon ami Freddie, mon ami qui me pousse dans les orties, qui me sors de chez moi, m’emmène à l’aventure. Il me fout dans le merde, mais il me fait vivre quelque chose. Je ne sais pas trop quoi en penser.
J’ai besoin de cet autre genre de rail. Ce genre de rail que Freddie m’a donné. Le genre où tu ne réfléchis plus.  Le genre où tu bouges comme un vaudou, sans savoir, parce que ça va peut-être aggraver ton cas, mais au moins ça te pousse à changer, à bouger. Je vois Cravate Rouge, la tête explosée, et Lorraine qui danse dans ses bras, et je me dit que j’ai besoin de sauter sans regarder. Pour en sortir.
Et là le rail sort de la foule des otages, sous la forme d’un jeune homme vigoureux à la coupe de cheveux stricte. Sans doute sportif durant ses loisirs. Suffisamment sportif pour penser courir plus vite que la cocaïne. Il s’élance vers l’ascenseur d’une foulée experte, et Freddie, le regard encore fixé sur son meurtre, ne le remarque même pas. Mais moi, j »ai pris trois lignes juste avant, et j’ai le cerveau qui bouge vite. Je le regarde, au ralenti. La chemise tordue, la goutte au nez. Le regard plissé. Et le bruit de ses pas, dans la grande pièce. Pendant cette éternité où je ne sais pas quoi faire, j’ai même le temps de regarder les autres otages qui restent là, sans savoir s’ils doivent le suivre ou non, bloqués dans un semi-départ.
Souffle, Dylan, souffle. Retiens. Lève, arme. Et comme par magie, le voici qui vient se placer pile dans mon viseur. Le temps s’est arrêté. Juste mes tempes qui battent le rythme, la cocaïne qui gémit un solo acéré, et moi qui hésite. Il est figé dans cette pose athlétique, comme ces champions de la télé, qui montre leur corps comme un objet d’art. Dis-moi, Freddie, qu’est-ce que je dois faire? Et je le vois avec Lorraine dans les bras, occupé à des affaire plus importantes. Débrouilles-toi tout seul, petit. Tu sais bien comment je suis. Je fais les choses à l’envers. Je le laisserais s’enfuir, et je le tuerais s’il était immobile. Je suis comme ça, un petit farceur. Dis, comment elle s’appelle, ta copine?
Enfoiré.
Tic-tac. Le doigt sur la gâchette. S’il s’en va, les flics viendront nous chercher. Comme dans les films, on nous baissera la tête pour entrer dans la caisse des flics, avec The Weight de The Band en fond sonore. Les lampadaires jetteront des ombres furtives sur nos figures. Ce sera la fin de l’histoire, et derrière la vitre je verrais la plage où nous aurions dû être. Je ne veux pas que ça arrive.
Je ne peux pas voir la balle traverser la distance, mais je peux voir distinctement les flammes qui jaillissent du canon. Elles sortent comme un champignon, avec toutes sortes d’aspérités et de courbes, et puis elles deviennent agressives, hérissées, et elles se changent en fumée. Et devant la porte de l’ascenseur, il y a un mouchetis rouge. Je l’ai touché en pleine tête, je le crois pas. Il est encore dans cette position de dieu grec, mais cette fois-ci sa jambe ne se repose pas sur le sol, il ne bondit pas en une nouvelle foulée, il tombe à terre, là, comme une vieille frite, et puis il est mort, la mâchoire explosée par une balle que j’ai tiré, avec mon arme, et même que j’ai bien attendu avant de le tuer, j’ai ajusté mon tir, j’ai réfléchi longtemps, c’est une circonstance atténuante ou alors c’est pire oh et puis merde j’en sais rien il est mort de toute façon RÉVEILLE-TOI.
Ouf.
Et voilà. Il est mort. C’est à mon tour de répandre le sang sur les beaux ordinateurs. Cet homme a peut-être couru toute sa vie. Qui sait, c’était peut-être sa passion. Il était si rapide. Rapide comme un rail dans l’hémisphère… So long, Superman. Aujourd’hui, tu as rencontré la kryptonite en plein dans les dents. Tu as passé toutes ces heures au stade, à faire des tours en boucle, et tu n’auras jamais ouvert la bouche. J’ai détruit cette absence qui te définissait si bien, la bouche. Pas de parole, pas de course… C’est pas juste.
Un silence étrange a envahi la pièce. Le corps est à moitié dissimulé par un pilier. Comme pour Freddie, la salle est silencieuse, comme un public conquis. Un deuxième héros tombé au combat. S’il fallait tuer quelqu’un dans notre stupidité, il fallait que ça soit les héros. Ce qui fait de moi, Dylan le fauché, qui veut juste changer d’air avec quelques billets, le grand méchant de l’histoire…
BARRONS-NOUS D’ICI.
J’enlève ma cagoule et je hurle sur Freddie. Il faut qu’on dégage, mec. On a déconné. L’argent nous passe sous le nez, il y a deux morts. On laisse tomber. On est morts.
-Non.
Hein?
-Freddie, faut qu’on dégage. Il fallait pas que ça se passe comme ça.
-Je sais. Mais on abandonne pas.
-Je viens de tuer quelqu’un!
Félicitations!
Le sourire du télé-achat. Celui qui aurait séduit Lorraine. Salopard. Est-ce qu’il s’en ficherait?
-Tu viens aussi d’enlever ta cagoule devant trente otages. Bravo, vraiment. On fait difficilement plus d’efforts pour aggraver la situation.
Non mais je rêve… C’est lui qui a commencé. Mais je ne bouge pas, je ne sais pas pourquoi.
-Si on part maintenant, on est officiellement deux meurtriers en cavale. Sans argent, d’ailleurs. Alors que c’est pour ça qu’on est là quand même. Et si on s’occupait de ce critère pendant qu’on y est?
-La police va sans doute bientôt arriver.
-Nous sommes des tueurs d’otages. Et la police, elle a des yeux partout, Dylan. Chaque caméra, chaque portable. Reliés à des satellites du gouvernement. Ils nous trouveront tout de suite, et ils ne feront pas de procès. Ils lanceront leurs chiens.
Je peux le voir, ce terrain vague, lieu de notre dernière course, les molosses de l’Apocalypse à nos trousses. Les yeux des flics, brillants dans la pénombre, jettent des éclairs démoniaques. Quand cette vision m’apparaît, je comprends que Freddie a raison. Ils nous massacreront comme des païens. Merde, tout ce que je voulais, c’était un peu d’argent pour aller trouver une plage ensoleillée!
-Nous avons encore des otages. Et malgré leur cruauté, crois-moi, ils n’attaqueront pas s’ils pensent que ça met leur vie en danger.
-Pour ne pas choquer l’opinion publique.
-Exactement. Et c’est probablement ce qu’ils croiront étant donné que deux types -merci beaucoup- sont déjà morts.
-Je n’en ai tué qu’un, merci quand même, idiot. Qu’est-ce qu’on fait?
-A ton avis? On reste ici, hahahaha!

4. 4ème rail: Sandra [Some Nights]

Et je peux voir tous les otages qui brouhahatent et s’asticotent dans tous les sens. Encore toute la nuit ensemble? Bon sang, ça aurait dû nous prendre seulement dix minutes. Cravate Rouge et le cerveau de Freddie, mauvaise combinaison. Peut-être que la cocaïne a joué un rôle aussi?… Non, le cerveau de Freddie. Ce cerveau génial qui a dit allons-y Dylan, ce sera si génial, tu achèteras une plage et tu te baladeras avec ta gonzesse et ton chien, la vie est belle Dylan, hahaha. Tu ne m’a toujours pas dit, c’est comment le nom de ta copine?
Je radote.
Ce cerveau génial qui veut qu’on reste ici, alors qu’aucun flic n’a encore compris qu’une tuerie se déroulait à deux pas de chez lui. Trente prisonniers en colère et toujours aucun billet de banque. Crétin. Ceci dit, je n’ai pas vraiment de meilleure idée.
-Attendez.
J’arrête de réfléchir. La cocaïne dans ma tête se calme un peu, cesse de ruer. Après le rail du meurtre entre en scène quelque chose de nouveau. La voix vient de cette foule. Légèrement rauque, aiguë, profonde. Une voix de femme. Je me retourne et je cherche le visage. Il y a quelque chose dans cette voix qui me fait du mal. La drogue ne me protège pas contre ça. D’où vient-elle?
Et puis je la vois. La Femme. Celle qui me fait baisser mon arme. Celle qui dilate mes pupilles. Le visage que je regarde n’est pas vraiment beau. La peau, blanche, est parsemée de quelques boutons, grains de beautés, petites imperfections. Deux yeux d’un bleu plus que commun me regardent avec des cernes pesantes, et il y a dans ces cheveux blonds quelques restes d’une teinture ratée. Elle a des lèvres sèches et un nez légèrement recourbé. Ce visage n’est pas très beau, mais il est parfait. Une seule seconde et j’ai déjà tout détaillé. Une seule parole et j’ai déjà tout vu, tout entendu, tout su. Elle est là, perdue dans la masse de ces paumés, et elle écarte l’univers. Elle souffle comme une tornade toute la drogue qu’il me reste dans le nez. J’arrête de penser aux molosses des enfers, j’arrête de voir cette cravate qui flotte, j’arrête d’entendre les tendons de mon meurtre craquer dans un mouvement de jambe impeccable, et je regarde ses yeux bleus, sa bouche bleue, ses cheveux blonds. A ce moment, je ne sais pas encore son nom, mais même si je voudrais hurler Lorraine j’ai déjà la vérité sur les lèvres, comme une prémonition: Sandra. Plus de bal de fin d’année pour moi. Les boucles brunes de Lorraine se défont, doucement. Maintenant, j’ai des lignes blondes à l’esprit.
Freddie s’avance vers la Femme.
-C’est toi qui viens de parler? Qu’est-ce tu veux?
-Vous êtes pas obligés de faire ça.
-Tu serais mieux, hein? On est obligés, m’dame. On veut pas mourir.
Elle répond à Freddie, mais c’est moi qu’elle regarde. Celui avec le visage.
-Non. Il y a un autre moyen d’obtenir de l’argent ici.
Je vois Freddie piqué au vif. Comme au théâtre, c’est dans un même mouvement que toutes les têtes se tournent, effarées, vers son effronterie. On essaie de la faire taire, on lui demande à quoi elle joue.
-Autant les aider, se justifie-t-elle. Si on leur donne ce qu’ils veulent, ils nous laisseront partir plus vite.
Imaginez un peu, les pauvres, ils sont venus pour rien.
-Oui, je confirme, marmonne Freddie. Alors fermez-la un peu. Tu connais le code du coffre?
-Non… Mais tout l’argent liquide du coffre, c’est rien à côté de ce que je vous propose.
-Ce que tu proposes? Héhéhé. C’est une blague?
Finalement, j’interviens.
-Attends. Je veux entendre ce qu’elle a à dire.
Il se tait. Son silence est presque plus éloquent que n’importe quelle connerie qu’il a en réserve, mais il se tait. Bel effort.
Elle me fixe.
-Il y a moyen de voler beaucoup d’argent avec les ordinateurs. Sous formes de fichiers. Sur l’ordinateurs de (Cravate Rouge) il y a des données susceptibles de se vendre très cher. Si vous les emportez avec vous vous pourrez obtenir plus tard beaucoup plus d’argent qu’il y en a dans ce coffre!
Freddie arrête d’émettre des mauvaises ondes. Il est silencieux, concentré. Moi je n’ai pas vraiment écouté. Ordinateurs, fichiers, argent, à peu près. Freddie avait dit exactement pareil avant qu’on arrive. Finalement il aurait dû dire cravate, cervelle, courant d’air. Et avec toi? Police, menottes, morsures, à peu près? Cette pensée, je la balaie aussi vite que je l’ai imaginée. Plage, soleil, liberté. Argent, temps, plénitude. Adolescence, luxure, amour… Je ne sais plus ce que je veux, tout à coup. Ce que j’imaginais, c’était un générique de la télé. Le sable, l’océan qui ronfle et fascine. Des pas derrière les miens. Freddie à mes côtés, comme deux amis inséparables. Le temps devant soi, de ville en ville, de route en route. La cavale idéale, autoroute vers le paradis. Maintenant, je vois des empreintes dans mon sables. Des nouvelles pirouettes dans mon bal. Où est ma cocaïne? Je me sens ébranlé, j’ai envie de pleurer. Quelque chose fait bouger mes entrailles et je ne veux pas m’arrêter.
-OK, dit Freddie. Tu nous montres. On prend un disque dur et on se branche.
Le cortège des otages forme une file indienne prudente derrière moi, pendant que Freddie choure un boîtier et un câble sur un bureau. Le groupe se masse derrière la porte d’un petit bureau cossu. Il y a un nom sur la porte, mais tout ce que j’arrive à lire, c’est « Cravate Rouge« , écrit avec du sang. Bizarroïde.
Nous voilà chez le boss, alors. Ou le semi-boss. Du cuir sur le fauteuil, du velours sur la table, une belle vue par la baie vitrée. Même s’il est mort devant la vue de merde de ses employés. Le destin. Où est le mini-bar?
Freddie et la Femme se branchent sur un écran noir. Une lumière bleue souligne des yeux bleus. Des cernes prennent une teinte de feutre à l’alcool. La bouche entrouverte, elle clique, elle tape.
-Comment tu t’appelles? lui dis-je, sans me contrôler.
Elle me regarde quelques instants. J’ai l’impression que la classe entière me regarde, quand j’arrive nu le matin. Mes dents tombent, et Freddie ricane en poussant des données. Je pourrais peut-être, si le destin le veut, bouger mes lèvres en même temps que les siennes, mais non. Je la laisse dire, seule, ses évidences.
-Sandra. Je m’appelle Sandra.
Sandra, oui, bien sûr. Tu n’aurais pas pu être Julie, ou Anita. Il fallait que ça soit ça. Les forces se concentrent sur toi Sandra. Sans le savoir, dans le foetus de ma première cuite, dans l’embryon de mes rêves d’enfance, déjà tu m’envoyais un mail à travers le temps pour m’avertir de ton existence, Sandra. Clique, tape. Love. Ton regard qui ne cille pas, tes cernes qui s’ouvrent pour moi. Sandra, oh Sandra.
-Sandra… Sandra. C’est un très joli prénom.
Car l’infini jaillit de ces petits trous obliques entre chaque bouton de ta chemise, mes futurs rhumatismes m’excitent déjà les doigts pour te toucher, donner un premier contact. Car quand tu as dit « attendez » tu as stoppé mon horloge, tout ce que je trouve à répondre, c’est « joli prénom » Pas sympa. Mais tu me regardes. Tu me fixes un instant, avec une ombre de sourire dans les yeux, et tu reviens à l’écran, sur la besogne de Freddie qui bave presque sur le clavier.
-Hihihihi… D’accord, on y est. Dylan! On a réussi, tu vois. On va y arriver finalement. Te voilà riche, riche!
Et pouf. Nous y voilà. Les fichiers sont transférés. Dans quelques minutes nous allons quitter cet immeuble avec une boîte noire, les restes de la cocaïne et du sang sur les mains. Je regarderais peut-être derrière moi, qui sait? Jusqu’à ce dix-huitième étage, où une silhouette, peut-être, me suivra du regard…
-Attention, avec ça..
Trop tard. Freddie a arraché le câble avec un rire démoniaque. La fenêtre se ferme sur l’écran. Sandra est soudainement vide, tendue.
-Vous avez désactivé le périphérique?
-Hein?
-Le disque dur externe. Vous l’avez désactivé sur l’ordinateur avant de le débrancher?
Freddie est presque déjà dehors, hilare.
-Qu’est-ce qu’on en a à foutre? On vous paiera des nouveaux ordis!
Elle déglutit dans la pénombre.
-Si ça se trouve vous avez effacé les fichiers sans faire attention!
Oups. Freddie s’arrête net. Les otages reculent. Sa silhouette tremble, s’agite, il est en ébullition. Pris entre la joie et le doute insidieux. Comme un bolide, il retourne dans le bureau, branche le câble, clique sur la souris si fort que ses doigts pourraient transpercer la table. Des gémissements bizarres lui sortent de la bouche, et à la lumière de l’écran je peux voir une tâche blanche autour de la narine droite. Sandra est devant la porte, à attendre. D’un seul coup, c’est comme si la température avait atteint un seuil critique.
-Mais non. (Incrédule) Non, non… (Recherche) Non non non.(Doute) Non! Non! (Réalisation) NOOOOOOON! (eeeet cette rage qui le définit si bien)
Soudain, son geignement s’éteint, comme un pneu qui se dégonfle. Il est comme une statue, froide et stoïque. Pas besoin de regarder l’écran pour comprendre que tous les fichiers ont été effacés du disque. Niqué par Microsoft, Freddie. Ils ne sont plus sur l’ordinateur vu qu’on les as mis sur le disque, et ils ne sont plus sur le disque vu que Régis est un con. Bizarrement, peut-être l’effet Cravate Rouge qui flotte dans l’air, ça ne me dérange pas plus que ça. Au fond de moi je sais ce qui arrive, mais il n’est pas encore temps pour moi de réaliser cette erreur-là. Chaque chose en son temps, Dylan. Pour le moment, il faut lancer des ordinateurs sur les otages pour se défouler. Freddie commence déjà.
Et dans ce coin sombre, il y a les yeux bleus de Sandra qui me regardent intensément, sans que je puisse m’en détacher.
Bon… Un petit rail, tout le monde?

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I Love LR #3: les Vagues

Cinq jours plus tard… Cinq jours plus tard…
J’ai ce souvenir, de cinq jours plus tard. De quatre ans plus tôt. De l’éternité après. Les dates se mélangent… Les vagues arrivent et se retirent. J’ai la tête qui tourne. Différentes voix, différents visages, dans la brume. Sarah, avant. Marine, au loin. Inès, maintenant, toujours, quelque part. Thomas. Tristan. Maman. Des rêves sur la mer, qui dérivent, qui dérivent… Les cycles, les cycles, me dit une voix pressante, il faut arrêter les cycles! La machine va exploser, il y aura ton cerveau sur les murs et tu ne seras plus rien.
Je regarde mon visage, sur les photos, j’observe mon regard. Je légende: ça y est, je suis devenu fou. Je souris devant ma blague. Les cycles! Les cycles… La voix de ma conscience est noyée dans l’océan. Mon regard. Je tombe dedans. Qui est-ce? Est-ce que c’est Simon? Est-ce que c’est Kid? Azumauve? Un enfant réel ou un personnage d’internet? Les vagues me lèchent les orteils. Je deviens fou. Je ne sais pas ce que j’ai, ça ne marche pas comme d’habitude. Le moteur accélère jusqu’à l’explosion.
Reviens au présent, reviens je t’en supplie. Tu vas te perdre! Je ne veux pas disparaitre, je ne veux pas…
L’océan me mange les jambes.

Cinq jours plus tard.
J’ai vécu en boîte de nuit une expérience surnaturelle avec plusieurs autres illuminés de mon université. Ensemble, nous avons procédé à un rituel ténébreux et nous avons créé entre nous, le temps d’une nuit, un lien psychique puissant. Le lien de la vibration, du caisson de basse, de la dubstep et des lumières épileptiques. Dire que des tas de gens rentrent dans cette caverne chamanique tout le temps et entrent en contact avec ces forces extra-humaines sans se douter de quoi que ce soit…
En sueur, toute mon énergie consumée, je quitte mes shamans à quatre heures du matin. Je récupère mon manteau au vestiaire. Cécile m’attend dehors. Je quitte le Blackout comme Van Helsing sortirait de Transylvanie. Changé et intrigué. Cécile et moi nous marchons dans la nuit. Le silence est peuplé de regards bienveillants. Les rues sont vides et étrangement pleines à la fois. La réalité est légèrement décalée sur la gauche. Pendant le trajet on parle, on souffle, on a froid. On s’apprend des choses. Cécile est une aînée qui roule sa bosse loin de chez elle depuis un certain temps. J’apprends plus tard (l’océan à ma ceinture) qu’elle possède un cheval qui est certainement la réincarnation d’un dieu scandinave. Cécile vient du sud, Cécile possède un certain talent pour me ramener à ma place. Elle lit très bien. Cette nuit-là il n’y a plus les barrières que je lui connaissais. Nous sommes encore trop empreints de magie noire. Le vaudou la fait parler, et parler, et me fait répondre, et répondre. J’ai l’impression de la lire à mon tour, avec plus d’acuité. Je la laisse chez elle et je rentre chez moi, encore flagoleant, au-dessus des rails, près des quais, jusqu’à la maison.
C’est ainsi que je quittais le Blackout avec Cécile.

Cinq jours plus tard…
(j’ai la mer qui me caresse le nombril. La marée monte)
… j’ai quasiment oublié le sortilège. Nous sommes libérés de notre ensorcelement. Notre club d’apprentis sorciers est redevenu un groupe cassé d’étudiants qui marchent et rigolent. Les cycles accèlèrent. Rage-peine-énergie et les autres étapes que je ne connais pas bien. Nous sommes jeudi et l’apocalyptique fin de semaine approche. C’est peut-être dans ce mélange étrange, ce reste de vaudou combiné à mon mal étrange, que j’ai l’idée qui me vient.
Car la situation est simple, pourtant. Je sors du gymnase, griffé, battu et heureux. Le jeudi est comme les autres. Marine attend devant, en pleine conversation. Le rituel est toujours le même: manger, être pris d’une monumentale flemme, puis pédaler, se changer, se battre, se changer, sortir, et parler pendant plus d’une heure. De choses et d’autres. D’intérêts communs qu’on désespérait de rencontrer un jour. Être fasciné par le mystère de Marine.
Comprenons-nous bien: Marine n’est pas Maryne. Maryne est Maryne. Mais Marine est Marine. Et il y autant de rapports entre Maryne et Marine qu’entre Marine et Maryne. Vous voyez que ça n’a rien à voir. Alors j’espère que c’est clair…
(tourbillons et images. Visage. La mer aux coudes)
J’ai la tête qui tourne. Je ne sais plus où j’en étais. Venons-en au temps importnant.
Ce jeudi n’était pas différent des autres, en apparence. mais il y avait eu le Blackout. J’étais encore pris dans son aura, et j’étais déterminé à créer quelque chose avec avant qu’elle ne disparaisse complètement. Le lien était faible, le temps m’était compté. Mon golem devait apparaître aujourd’hui. Mais comment? Alors j’ai regardé Marine et j’ai compris.

(L’eau se retire un peu quand je pense à ma découverte.
Depuis mon appartement, on voit la mer. En fait c’est une arnaque. Il y a les maisons, qui mangent tout l’horizon. un paysage rochelais interminable, champ de baraques d’un bout à l’autre de l’univers. Et le soleil s’écrase dans ce bidonville tous les soirs. Mais les jours d’été, quand on est attentif, on peut apercevoir, tout à droite, entre deux toits, un morceau de la mer. On la voit scintiller, minuscule, un petit fragment d’océan. Vu d’ici, elle fait partie de ces détails subtls qu’on ne remarque que si on sait où regarder. Je n’ai jamais changé de chambre depuis. Je veux garder mon bout de mer. Quand je fouille et que je le regarde, j’ouvre une porte secrète refermée il y a longtemps, j’ouvre la boîte-témoin où j’ai enfermé de vieux souvenirs: musiques marquantes, jouets de petit garçon, romans d’initiation.
Quand bien des années plus tard, un jeudi, j’ai découvert près du gymnase, face à l’océan, le promontoire, j’ai cru à une image rémanente. C’était le petit morceau, vu de près. Il y avait aux minimes un microscope pour mes souvenirs, une porte plus grande qui pouvait ouvrir un passage vers le passé. J’avais trouvé la machine à remonter le temps?Peut-être, peut-être pas. J’y ai passé de longues minutes, accoudé à la pierre froide, à me faire cingler le visage par le vent d’hiver. Le littoral était sous mes pieds et il ne se passait rien. J’attendais de voir les forces de la nature agir sur mon esprit, mais rien ne se produisait. Il manquait quelque chose, un ingrédient, un sacrifice à faire à la mer pour qu’elle s’ouvre.
Alors j’ai regardé Marine et j’ai compris.
)

Je ne pourrais pas, même si je le voulais, vous parler très longtemps de Marine.
Marine n’est pas Maryne, déjà. Marine est petite, et souriante. Marine a des yeux qui ne rient pas. Marine est un mystère, une antimatière qui tord l’esprit des scientifiques. On peut toujours communiquer avec l’objet asiatique non identifié, mais on ne pourra le comprendre. Le puzzle de Marine n’est pas seulement compliqué: ses pièces sont brûlées, coupées, mutilées. Elles ne collent plus entre elles. Comme son corps mince et couvert de marques qu’on fait semblant de ne pas voir. Comme le voile, sur son regard, qu’on voudrait soulever, mais qu’on en fera pas, parce qu’on a peur de ce qu’il y a derrière. Le puzzle de Marine n’obéit à aucune logique. Il obéit à des lois paradoxales, celles du gouffre où on cache toutes nos peurs, passées, présentes, et futures. Seule Marine pourrait comprendre Marine. Mais je soupçonne que ce n’est pas encore tout à fait le cas. Elle voit des réponses temporaires, à la fois douloureuses et arrangeantes.
Mais je n’en suis pas sûr. Seule Marine comprend Marine.
Marine mord. Et quand je dis qu’elle mord, c’est qu’elle mord vraiment. La dernière morsure en date est encore imprimée sur mon auriculaire. Des petites dents pointues. Marine mord parce que c’est son signe de ralliement. Une sorte de tampon, d’approbation. Une identité. Je la laisse faire, ça ne plaît pas à tout le monde, mais je la laisse faire. Il n’y a pas de danger. Il n’y pas de danger…
Marine avait sans doute son coin de toit avec un océan, elle aussi, quelque part. L’esprit encore légèrement empreint de Blackout, les sens en éveil, j’ai pu opérer le lien sans m’en rendre compte, et j’ai trouvé la réponse à l’énigme.
Nous avons marché vingt minutes, mon vélo trébuchant sur mes pieds, à parler doucement, sans passion. Pas de sujet percutant. La nuit des minimes, dans ce coin sans lampadaire, nous a vite laissé dans le noir complet, et c’est au flair que j’ai dû retrouver la cache au trésor. Je lui ai dit que je voulais lui montrer l’endroit, elle a accepté sans broncher. Je me demande parfois ce qu’elle pensait trouver.
(La marée remonte. Le cycle! Le cycle!)
La Lune n’existait pas cette nuit-là. Pas de nuages. Pas d’étoiles. Juste le mouvement de l’eau, le vent perçant, et la mer de lumières, sur le littoral, tout autour de nous. Aytré ici, les minimes là, le centre derrière. Nous étions à la pointe de LR, à sa limite ultime, et elle nous engloutissant encore. Dés que Marine s’est mise au bord du vide, j’ai su. Il y avait, la première seconde, la terreur hurlante, le doute insidieux qu’elle pourrait aussi bien sauter et aller se briser le crâne contre les rochers (mourir n’effraie pas Marine), puis, l’instant d’après, j’étais totalement rassuré. Assise en tailleur, elle est entrée en méditation. J’ai eu beau tenter d’établir le contact plusieurs fois, elle n’entendait plus. Dès cet instant, j’ai su, bon sang, j’ai su.
Marine était la clé de l’observatoire. L’héritier légitime. Elle était l’ingrédient secret du rituel. Et le rituel commençait.
Marine n’était plus vraiment sur Terre. Elle était là-bas, dans la vue de son appartement du sixième étage, à regarder un jour d’été ce petit bout insignifiant d’océan. La mer au-delà de la mer.
Elle avait déclenché le mécanisme.

PASSÉ

Retour aux vagues…
Comme une plongée délicieuse… Dans le profond coma des souvenirs… Il y a cette vieille plage, bordée de gens, il y a ce vieux soleil, encore brillant en noir et blanc. Retour vers le passé, petit îlot agréable au milieu d’un océan de mauvaises images. En plein dans les abysses, comme je me laisse couler, j’atteins un lieu spécial, j’ouvre la bonne porte, je laisse entrer les photographies, les sons grésillants, les instants volés.
Je disparais, et j’atteris sur une plage, il y a quatre ans.
Nous sommes tombés dans la meilleure semaine de cette ancienne existence. On est en plein dans la période noire, mais il y avait dans cette ère sombre un morceau d’agréable qui avait peu à peu succombé aux assauts de l’amertume, pour se laisser déchiqueter, tout doucement, par l’oubli, tout doucement, tout doucement, tout doux… J’atteris sur cette plage, je jette un regard autour de moi, paniqué par la sauvagerie qui guette, mais voilà que je retrouve tout. Tout ce qui est vrai, tout ce qui est important. La mer est calme au milieu des vacances. Les troubles sont loin, loin, loin… Comme si c’était hier.
Je m’appelle Simon et j’ai quatorze ans. En règle générale, je suis plutôt mal dans ma peau. Je ne suis pas très beau et j’ai du mal à m’ouvrir au monde. Je vis une période difficile, traumatisante, de mon évolution d’adolescent. Je suis dans les ténèbres et je descend vers l’homme de haine, de rêverie et de vengance que je deviendrai. Je suis à l’âge où tout bascule. Sauf cette semaine. Car cette semaine est la semaine qui me sort la tête de l’eau.
Cette semaine, et juste cette semaine, je sors avec Sarah.
Sarah a treize ans. Elle a le sourire aux lèvres, des lunettes de soleil comme les divas, et des jupes pile à la bonne taille. Ce sont les seuls caractères qui ont survécu à la mutilation du temps et à la mémoire sélective. Sarah était adorable. Je ne sais pas si, en l’espace d’une semaine, nous nous sommes aimés. En avions-nous le temps? La maturité? Je l’adorais aussi fort que j’en étais capable. Cette semaine n’est marquée par aucune humiliation. Je suis simplement sur cette plage occupé à graver un petit quelque chose d’indélébile, qui malgré tous les outrages, malgré toutes mes errances, survivra, jusqu’à la fin.
Cette plage est bondée. Des enfants, des ados, des vieux (et beaucoup de vieilles) se mêlent sur la minuscule bande de sable et s’attrappent dans l’eau caillouteuse. On se sent happé dans ce tourbillon de bruit, de mouvements, d’ombres bondissantes.
Cette plage est artificielle. Coincée entre le Mail et la muraille, entourée de pierres et de bitume, elle est mince, réduite, en grande partie couverte de trottoir, d’escaliers, de balades. Avec le restaurant et la boîte derrière, les bancs dans le mur, les marches, la piste, il y a toujours quelqu’un qui attend quelque part.
Cette plage est ensoleillée. Étrange, comme cette enclave d’exotisme coincée entre deux morceaux de ville arrive à attirer l’été à elle, à lui faire traverser les entrailles de la brume. A marée haute, des guitares, des sandales, des éclaboussures sous la lumière. A marée basse, des roches, des jeux dans les flaques, un panorama, des crépuscules en cascade.
Cette plage est la plage de ces courtes vacances d’avant l’été. Nous sommes quatre à courir. Ninon, petite asiatique qui connaît les voies blageuses, et Thomas, virtuose du trait d’esprit, se battent comme des gladiateurs dans l’eau, envoyant valser les vagues sur nous, tournant et retournant. Je plonge dans l’océan sans maillot, en pantalon. Je laisse le tissu coller sur mes jambes sans vraiment m’en soucier. Je rejoins Sarah dans l’eau. Nous nageons des heures, nous nous noyons, nous marchons, nous laissons nos cheveux se durcir dans le sel. On se couche sur le sable. Il n’y a plus de problèmes.

Je regarde mon double du passé et je me sens perplexe.
Il a l’air tellement heureux. Tellement au-delà de tout, tellement plongé dans ce qu’il est, dans ce qu’il fait. Je ne me souvenais pas de ça, je ne m’en rappelais pas sous cet angle. Le Mary McFly de quatorze ans était silencieux et bouillonant. Je me découvre rieur et passioné. Thomas et moi, nous ne nous arrêtons plus, blague sur blague, vanne sur vanne, comme pris dans une transe de rire, sévèrement contemplés par nos copines respectives, pensives et entre deux idées. Sarah et moi, on ne se lâche pas, on le vit à fond. On se colle et on se regarde. On ne se connaît pas encore mais on est comme liés depuis toujours. C’est une sensation que je ne ressentais pas avant, et que je ne ressentirais pas avant longtemps. Je la vis sans la comprendre. Je la laisse me posséder, me façonner, me maintenir à flot en prévision de la tempête qui arrive. Lentement je me laisse apprivoiser. Je découvre une part de la vie, un angle de vue qui n’existait pas jusqu’à maintenant. Une version large et lumineuse. Un puits de puissance qui s’ouvre sur ma tête, un abîme de noir sous les pieds.
Quand Sarah, moi, et les amis quittont la plage, vers un parc, une maison, quelques dernières journées, une séparation calme, le présent reste sur cette plage, de jour comme de nuit. Bloqué par les barrières du souvenir, je ne peux quitter ce double artificiel, ce décor du souvenir. J’attends que mes amis reviennent se baigner, comme un groupe de jeunes gens normal, qui m’avait fait me sentir banal, noyé, intégré.
Peut-être qu’on ne s’est pas aimés. Peut-être que c’était vite terminé. Mais il y avait une face différente qui s’était présentée à moi ce jour-là, sur cette plage. Ce bout de truc qu’on ne voit qu’une fois tous les dix mille ans dans notre vie, et que je poursuivrai, sans le savoir, tous les jours à compter de cette après-midi.La magie existait. Elle existait quelque part, dans l’essence la plus banale des choses. Elle existait sur la longueur, dans les habitudes, dans les moments quotidiens. Il fallait trouver la clé pour la révéler au monde.C’est plus tard, quand Marine active l’océan, que je retrouve la magie. Je change, passé, présent, futur, je me retrouve à chaque carrefour. Je cherche à l’intérieur, dans l’interprétation personnelle, liberée, de mes souvenirs. Je comprends que la magie est invisible, dans le présent. Elle n’existe que dans le futur, dans le retour à la maison.Après Sarah je tombe, pour différentes raisons. J’apprends la survie, j’apprends la méfiance. Je n’en sortirais que longtemps après. Je ne penserais plus vraiment à cette journée. Elle s’effacera sans bruit.
Mais une cicatrice résiste.

PRÉSENT

Je tentais de communiquer.
Je dis à Marine qu’on part quand elle veut. En vrai, j’étais mort de froid. Le vent était violent, acéré, aggressif. Et Marine, en collants, restait assise là, invisible et silencieuse, et ne réagirait jamais. Elle continuait à partir. Alors je me tus pour de bon et je m’adossai à la pierre. Dix minutes s’écouleront avant qu’elle ne ressurgisse.
(Alors resurgissent les vagues flamboyantes. Hors de ma bulle, de la protection du passé, elle se lance à la chasse. Je peux les sentir, attirées par les émotions négatives, qui agitent mes cycles, titillent mon équilibre de plus en plus instable. Je comprends alors confusément que, pendant une minute, la minute du souvenir, il n’y avait plus de vagues, plus de cycle, plus de décalage. La plage n’était pas réelle, mais elle était plus en place que la réalité. Nous avons trouvé, Marine, nous avons trouvé. La machine qui soigne les rêves. Grâce à elle, j’ai pu chasser les cycles, pendant une seconde.
J’ai chassé les cycles.
)
En attendant, la magie continuait à se déverser, intarissable. Sa poussière se posait sur moi, sans que je réalise, et elle restait imprimée là, elle se tassait, et elle attendait. Elle atteignit mon cerveau à l’usure, ronga mes sens, changea ma perception des choses. Je suis atteint, maintenant. Je ne pouvais plus rien y faire. Les prochains jours seraient autant de plages d’été, sans mer, sans vagues, sans cycles, sans moi.
… Et la magie fit son travail, lentement.
(Et les cycles qui bourdonnent très loin. Qui s’en vont pour un moment. L’orage d’été, qui rafraichit la chevelure. Les cycles que j’apprends à oublier. La plus belle des amputations.)
Elle me changea les jours qui suivirent. Elle rentra par les pores de ma peau, se posa sur mes yeux. Sans le savoir, je changeais. Je devins un apprenti sorcier, qui jouait avec la réalité. J’apprenais à regarder dans les yeux du monde, je découvrais la face cachée des paysages. Je faisais des expériences. Je devins indestructible. Et j’écrivis à outrance.

FUTUR

Dimanche matin.
Sweet dreams are made of this… Pris sans douleur dans la lascivité inconsciente d’un matelas outrageusement attrayant, je me laisse aller et j’oublie mes devoirs les plus élémentaires. Ce matelas aussi doit être un artefact magique. Il agit sur l’énergie en nous, enserre notre corps dans sa toile invisible et le force à se coucher avec un soupir d’aise. Le sommeil vient en dormant, alors?
OH BON SANG DE BONSOIR.
J’ouvre les yeux avec fureur. Exorbités, les veines explosées, plus une trace de blanc dans mon orbite désséché. Ma main est le premier de mes membres à réagir. Elle se jette prestement sur ma ridicule petite commode, saisit mon téléphone portable, le porte à mon regard fixe en martelant le bouton de débloquage. Un instant, en regardant l’heure, je ne suis plus sûr. Sûr du bon moment, sûr de la bonne idée. Est-ce dimanche? Ou bien est-ce lundi? Quand sommes-nous? Et puis la mémoire me revient, et l’urgence m’éclate dans le cerveau, me jette sur le plancher en gigotant. Il est 11h37.
11H37 NOM DE DIEU DE NOM DE DIEU.
Bon. Réfléchissons de manière calme, cartésienne et IL FAUT QUE J’AILLE VOIR A LA FENÊTRE! Oui, c’est bien ce que je craignais. Inès est là, en bas, montée sur son scooter blanc, les mains sur les hanches. Mon portable affiche un nombre indécent de SMS reçus. J’ouvre la fenêtre comme un possédé et je me porte haletant au-dessus du vide.
-Inès?
Elle lève les yeux. Mais au lieu de voir une colère froide ou une déception, je vois un peu d’amusement. Me voilà torse nu à ma fenêtre, devant elle qui m’attend depuis quinze minutes, à bafouiller l’excuse la plus véridique et la plus pitoyable du monde: le dimanche, impossible de me lever avant 14H. Mais Inès le savait, Inès s’en doutait. « Ne me dis pas que tu ne t’es pas réveillé… » m’a-t-elle envoyé dix minutes avant, en riant sous cape. Inès me connait bien, très bien. Nous avions rendez-vous devant chez moi à 11h15, pour une virée en scooter. Et moi je descends, vingt minutes après, le pull mal enfilé et l’épi encore sauvage, paslavé-pasrasé-pasbrossé-pasréveillé avec un sourire de gamin stupide et une gêne phénoménale dans le ventre. Je me rendrais compte dix minutes après, à un feu rouge, que j’ai oublié de prévenir mes parents que je partais et que je ne mangerais peut-être pas avec eux. De Charybde en Scylla le dimanche matin…

Mais Inès rigole. Le trésor de la journée. Une partie d’elle devait se douter qu’une chose pareille arriverait.
-C’est pas grave! Te bile pas comme ça… SimSim.
Ah, ça y est. Je suis SimSim. Si je suis SimSim dans la bouche d’Inès, alors le couloir est dégagée, on peut passer sans danger. Inès (NèsNès, évidemment) déclarera plus tard:
-Je te passe tout. Je suis incapable de t’en vouloir pour quoi que ce soit! Te me fais me calmer, c’est fou ça, ça m’épate encore!
Ha ha ha, mais non voyons, c’est tout naturel… Hem… Incroyable quand même comme Inès formule l’essentiel vite et bien, alors que moi qui veut écrire des trucs, je fais des détours incroyables sans jamais savoir dans quelle direction penser. Il paraît que nous sommes complémentaires. Hé, sérieusement, je suis Lion ascendant Verseau, ça ne s’invente pas les mecs. Inès écrit aussi un peu… Je n’ai jamais pu lire quoi que ce soit mais ça doit pas être de la merde. Droit au but, juste et fondant comme un bonbon.
Voici Inès. Ma vie tourne à peu près exclusivement autour de ça, depuis deux ans. Les femmes qui tolèrent les retards, ça ne se trouve pas à n’importe quel coin de rue.

Allez hop! Le temps d’enfourcher la majestueuse monture (un scooter blanc, siège cuir tout confort, ronronnement chaud et féminin) et nous voilà sous le vent.
Les bourrasques monstrueuses qui me tranchaient les os pendant que j’attendais Marine, il y une semaine, semblent avoir disparu. A la place, le vent des films, celui qui pénètrent les décapotables californiennes, pénètrent les habitacles, secouent les cheveux des héros pétillants. Frais et mesuré. Bienvenue à LR, messieurs dames! Le long de l’avenue, sous les arbres verts, nous défilons comme des princes de Bel Air, nous avons le casque qui brille, les dents (encore jaunes, de mon côté) qui sourient, nous roulons, le long de l’avenue. Les quartiers défilent comme autant de cartes postales. Mon esprit se sort les doigts des fesses, s’éveille enfin, de bonne humeur, de son retard dominical. Le vent du dimanche matin, y a pas à dire, ça réveille. Je nous sens atteindre les 88 miles à l’heure. Prépare-toi à voir quelque chose qui décoiffe.
C’est pas très loin qu’on s’arrête, après un parc et une avenue vide. La brise ici prend une odeur nouvelle, savoureuse: l’odeur du sel et du sable. Je reconnais l’endroit. Une part de moi gît là depuis quelque temps. La plage, la plage…
(Il y avait des enfants et des vieillards, il y avait des sandales et des cerceaux. La mer était haute, les vagues scintillaient et mes yeux brillaient.)
La plage est quasiment vide. La marée est basse, et les cailloux et les flaques étalent leur fief jusque loin près du Phare du Bout du Monde. L’allée qui longe l’océan, au contraire, est très fréquentée. Tous les habitants du Mail se déversent ce matin pour courir sous les nuages, promener, le chien, profiter de la vie, pas comme moi qui dort à l’heure de rendez-vous, grmbl…
On s’assoit un moment face au sable. J’ai pendant un instant le visage de Sarah qui se dessiner dans le sable, Ninon retournée qui tourbillone dans la vase, Thomas qui rit dans un courant d’air. Je crois apercervoir un brun avec les cheveux. Il se retourne… Non, ce n’est pas mon fantôme. Juste un vieux touriste qui copie mes cheveux… La discussion commence. Je me répands en excuses, elle se lance dans des reproches camouflés. Elle me torture! Mais elle n’en pense pas un mot. Et puis nous marchons, nous remontons les pavés. Les arbres bruissent et le vent glisse. Au Mail, il y a une piste cyclable qui longe un casino minuscule, réplique miniature des films de braquage avec George Clooney, fréquenté par des petits vieux et des touristes. Je me rappelle qu’il y a un an j’ai attendu derrière ce casino pendant une demi-heure des amis avec qui je devais aller à la plage (pour courir, pour nager, comme autrefois, durant cette journée) alors qu’un autre casino existe à quelques kilomètres de là, à Châtelaillon, où la plage est plus grande. Je souris en y repensant. Le destin me tenait éloigné des reflets de cette journée.

Je n’ai pas le temps de pousser la réflexion plus loin… Car au détour d’un virage, au milieu d’un jardin public bien ordonné, nous tombons sur ce que, en cette période de « pré-21 décembre 2012 », nous appelons un signe avant-coureur de l’Apocalypse.
C’est une bande de mamies en jogging rose qui émerge d’au-dessus des taillis, au début. Rien de particulier, des mamies sportives, avec leur bandeau de tissu sur le front comme Rambo, leurs cheveux colorés comme un punk anglais (qui s’est assagi) et leur capacité à se couper du monde dès qu’elles sont à une tâche qui entrent dans la catégorie « truc de mamie » du ridicule. Car ces mamies, mesdames et messieurs, suivent un entrainement complexe, intensif et passioné de ninjas tueurs.
Suspendues à cloche-pied, exécutant avec le zèle des causes puissantes les mouvements ancestraux du Tai Chi, elle forment un cercle autour d’un homme noir, dans le sens où on ne voit pas sa tête parce qu’il est habillé d’un habit de ninja tout noir, mais qui doit être plus jeune étant donné la corpulence et la souplesse. Nous assistions là au yin-yang inversé: le maître est un jeune garçon, l’élève est âgé et respectable. Et il agite dans tous les sens un sabre d’une largeur effrayante. Le Clan des Mamies Ninja est assidu et bien équipé, puisque tous ses membres se voient affublés d’une lame brillante, gigantesque et bien affutée. Nous déguerpissons plus vite que ça et laissons les tueurs du Mail paufiner leurs techniques.

Plus loin encore dans les profondeurs (qui se sont révélées bien sauvages) de la côte, nous découvront un petit porche de pierre sophistiqué, qui abrite une carte géante de LR. Sur le banc, entre les colonnades, nous posons nos fesses et nos commencons notre rituel quotidien, répétitif et pourtant toujours si nouveau.Nos esprits se connectent et s’ouvrent, les paroles s’écoulent. Nous n’avons pas de but. Nous n’avons pas de sujet. Nous parlons, nous pensons tout haut, nous dérivons, sans nous en soucier, de thème et thème, de personnage en personnage. Nous nous laissons aller, nous nous exprimons. Voilà comment, après deux ans ensemble, nous en sommes venus à penser à la même chose au même moment, faire les même rapprochements, les mêmes cheminements, parfois jusqu’au surnaturel, parfois jusqu’à penser que la télépathie est réelle et qu’elle s’exprime par inadvertance.
Et dans cet endroit, à ce moment là, quand le vent s’engouffre dans le creux de notre abri, je peux sentir la magie qui ressurgit, qui s’exprime à nouveau. La mer lèche les rochers délicatement, Inès et moi nous épanchons pendant une demi-heure, la brise est agréable… La scène se pose comme un reflet, un inverse, une anti-matière du repaire des Minimes, et de la scène surnaturelle qui s’y est déroulée une semaine plus tôt. Et le décor renvoie mon âme loin en arrière, il y a quatre, à une époque où il y a avait plus de monde, plus de bruit, et où tout était aussi posé et agréable qu’aujourd’hui. Les fils traversent le temps, écrasent les époques, et se rejoignent en un seul point, là où nous avons ouvert la porte et laisser la mer entrer.
Ce jour-là, Inès et moi ne pensons même pas au fait que ce soir elle prendra le train, repartira à Paris, et qu’on aura plus aucun de ces moments jusqu’à une période jamais vraiment certaine. Nous sommes tout à ce que nous sommes. Nous laissons le flot nous porter, nous regardons la mer, nous rions, et même si c’est un couple qui se balade le dimanche matin, comme tout ce qui peut paraître stagnant et ennuyeux, je sais qu’on ressens tous les deux le même lien, la même force. La magie existe et nous l’avons soulevée, grâce à une multitude de circonstances, d’éléments, de hasards et de mauvaises habitudes.
Mon réveil difficile du dimanche matin, ma cavalcade dans mes escaliers, ma gêne immense quand j’enfile mes vêtements, mais qui nous fera bien rire quand même dans dix minutes.
Inès qui crame la priorité à droite et se fait klaxonner. Nous hurlons sur les motards pendant un bon moment avant de réaliser l’étendue de notre erreur. Bon, ben tant pis…
Ce chien minuscule et grotesque qui tente vainement de suivre sa sadique maîtresse, qui en plus de l’avoir affublée des frusques de Sherlock Holmes, le traîne en laisse jusqu’à lui faire racler le sol comme chez Tex Avery.
Le Clan des Mamies Ninja qui nous a donné une représentation exclusive de leurs talents. Et la pensée que j’ai, qui dit que ma mamie à moi, Janine, a droit à verlan qui lui vaudrait une place de gourou au sein de cette secte.
Et ce soleil de midi qui paraît se lever, cet abri qui nous montre la plage à gauche et les minimes à droit, comme pour me rappeller le voyage dans le temps que j’ai effectué. Toutes ces choses qui se combinent, par un hasard étrange, qui se forment dans une stupéfiante alchimie, et qui nous fait oublier ce qui adviendra. Nous parlons, nous marchons, et c’est comme si c’était la seule chose qui existât. Je laisse la poussière de magie s’envoler aux quatre coins du monde. Les cycles ont disparu. La journée est plus réelle que la réalité elle-même.
Je rentre chez moi avec l’impression de vivre un film.

PRÉSENT

Marine finit par se lever, se posa à terre et épousseta son manteau. Elle grelottait de froid.
-J’ai froid, il faut plus traîner!
Je reprenai mon vélo et la suivis dans le noir. Je ne voyaisi rien de différent dans son regard, rien dans sa posture qui m’évoquât quoi que ce soit… Juste son silence qui flottait dans les airs. Elle revenait de quelque part, un endroit secret, une place forte où récuperer des forces anciennes et qu’on avaient enfermées loin.
Les cycles avaient disparu. Ma tête ne bourdonnait pas. J’étais sain, parfaitement sain. Plus rien ne pouvait m’arriver. La magie avait été révélé, le lieu secret ouvert, et j’avais pu soigner mon affliction avec une offrance à l’océan. Nous fîmes la route en silence, pensifs, légers. Revigorés et sublimés. Nous nous laissâmescouler dans les minimes pour nous séparer à un carrefour. J’enfourchai ma selle et je me demandais ce qu’elle avait vu, ce qui était ressorti de cet abîme. Ce qui l’avait changée. J’oubliais vite mes questions. Seule Marine comprend Marine.
J’avais sur moi la poudre de magie qui stoppait les cycles et chassait les vagues. Une protection pour voir la vraie vie. Elle ne disparaîtrait qu’une semaine plus tard, à nouveau devant l’océan, quand Inès et moi parlons de tout et de rien.

I Love L.R #2: l’Infernal Cycle de l’Égo

Cinq jours plus tard… La vie continue.
A force de bien y regarder, de m’examiner sous toutes les coutures, j’ai fini par comprendre quelque chose. Il existe un cycle de l’égo. Une boucle infinie, une suite de péripéties qui montent en intensité et qui reviennent au point de départ. Toujours. Et ça recommence. Je le sais parce qu’il y a de la redite dans ce qui fait mal. Je crois.
Je n’ai pas encore isolé les phases, dressé les plans. Je ne sais pas encore comment fonctionnent les boucles. Où sont les déclencheurs? Quels sont les symptômes de l’orgueil? Quelles sont les séquelles de l’infériorité? Je dessine les cercles, encore et encore, mais je ne sais pas quoi écrire dedans. Pas encore.
Ce qui m’inquiète, ce ne sont pas les cycles. Ils ont toujours été là. Ils ont toujours existé. En janvier, tu pètes la forme, et en avril rien ne va plus. En juillet, tu remontes la pente. En septembre, tu re-pètes la forme, et en janvier… rien ne va plus. Encore.(« C’est un brouillon », murmure une voix.)La vie tourne comme ça, l’inspiration aussi. Les pensées, les impressions, les relations. On passe du bon samaritain au petit enfoiré, et on évolue. Ce qui m’inquiète, ce ne sont pas les cycles.
Ce qui m’inquiète, c’est que tout s’accélère. Comme un moteur à la dérive, qui tourne dans le vide hors de son 36T, les boucles sont de plus en plus rapides, de plus en plus violentes. Je deviens incontrôlable, lancé à 300km/h sur l’autoroute. Avant, ça durait trois mois. Maintenant ça dure une semaine, une journée, une heure. Et bientôt? Est-ce que je plongerais, est-ce que je serais dissous dans les eaux de l’intérieur, pour remonter dans l’instant? Est-ce que ça sera le mouvement perpétuel de l’humeur?
Question inquiétante: combien de temps tiendra ma tête sans exploser, si elle tourne à cette vitesse? A quel moment le moteur lâche-t-il? A quel battement le coeur explose-t-il?
La vie continue… Je m’inquiète un petit peu. Je me sens comme un mort en sursis. Mais la vie continue, tout se déroule normalement. Je ne me sens pas vraiment dans la peau d’un condamné à mort. C’est juste le mur qui perd ses briques. J’ai besoin de soleil. J’ai besoin de La Rochelle comme d’une Los Angeles. Avec de la lumière et des barjots. Il faut que la vie continue, tant qu’elle a un peu de saveur. Il faut la vivre sucrée et courte, amère et longue. Salée et cérébrale. Écorcher le mur un tout petit peu, se rendre complétement malade, faire la toupie dans les amphithéâtres, effrayer les jeunes filles. Il faut se briser le crâne contre les briques, avec le sourire! Comme un mort en sursis à LR City.
Voici notre situation initiale. Le cancer de l’Égo progresse dans mon organisme. Il pourrit mon esprit, dévore les cellules positives. Je ne sais plus aimer, je ne sais plus prendre soin. Je sais marcher et prendre. Je sais demander du soleil, dans cet hiver qui avance. C’est alors que me vient l’idée. Qui se pose, germe, doucement se développe dans ma tête retournée…

Je m’appelle Simon Bouffard. Je suis, je voudrais être, écrivain.
J’ai un problème d’égo. J’ai été perdu pendant longtemps. Ensuite sont arrivés les grandes balises pour faire tenir ma vie. J’ai écrit. J’ai appris à aimer. J’ai rencontré une fille. J’ai voulu promettre de tout donner pour mes amis. Je pourrais en parler pendant des heures, de ça, et de tout le reste. Et j’en parlerais pendant des pages, et des pages, et des pages. Au calme, et dans la tempête. Je suis né à La Rochelle, une ville à laquelle je tiens. J’y suis resté toute ma vie. J’ai voyagé en restant ici. Et au cours de mes voyages j’ai appris à regarder la face cachée des paysages, le côté ensoleillé de tout ce qui fait mal. Je voudrais inaugurer.
Je veux raconter cette histoire. Pendant que les cycles tournent encore. Être un peu concret. Être un peu moi-même. Parler de l’Infernal Cycle de l’Égo qui rythme la vie, l’amour, tout le reste. Je veux raconter l’instant dans tous ses meilleurs détails, avec ma vision déformée des choses. Garder une part de moi tel que je suis aujourd’hui. Chapitre deux, une heure du matin, calme et serein. Peut-être que demain matin ma tête aura explosé sous l’effet de l’accélération. Je seras devenu fou. En attendant, faisons de la vie une série télé. Des épisodes courts et intenses. Des faits réels, une bonne dose de surjeu et de broderie. Devenir barje! Et marquer les esprits. Se souvenir que LR, c’était moi.
Je m’appelle Simon Bouffard. Je suis, je voudrais être, écrivain. Voici mon histoire la plus authentique.

 

I Love LR #1: Le Bruit et la Sueur

Je me rappelle les brumes de la paranoia.

Je me dissimulais derrière les immeubles, derrière les voitures. Ne prenons pas de risques. Je t’ai traversée à pied, LR, vers un lieu plus sombre et plus lumineux à la fois.

Je me rappelle l’angoisse. Je n’aime pas les boîtes de nuit. Je n’aime pas l’angoisse, je n’aime pas la danse, je n’aime pas la musique. Laissez-moi, je n’aime pas… J’ai accepté, je suis entré. J’ai fini par pénétrer dans la gueule du léviathan. Le Blackout l’appelait-on. Je n’étais pas seul. J’ai fini par m’asseoir, parler, regarder autour de moi. Cette transe vaudou qui saisissait déjà tout le monde à une heure du matin. En boîte, on ne parle pas. La musique nous en empêche. En boîte, on danse. Danserais-je?

Les cheveux jaillissent, les T-shirts se lèvent, jump, jump, les yeux se ferment un instant. Sous les lumières stroboscobiques, les visages de mes amis prennent mille teintes différentes. J’y vois des anges, des démons, des figures mythiques, des rêves oubliés. A chaque dixième de seconde, une histoire différente. Le dancefloor devient fascinant. Ses codes sociaux, sa sociologie chaotique qui s’agite, microscopique, dans cette foule. Je me sens comme Indiana Jones dans le Temple Maudit. Let’s go.

Où dois-je mettre mes mains? Et mes épaules? Et mes pieds? C’est important, les pieds. Je cherche la bonne mécanique, la physique parfaite, le mouvement ultime. La danse des films, qui ne viendra pas, finalement. Comme le disait le grand philosophe Alex Krapanos: « c’est le sentiment de se laisser porter, de ne plus y réfléchir, et d’aimer ça ». Je passe des portes, je me jette dans d’autres perceptions. Le Bruit et la Terreur. La voix hurle dans mon crâne: LET’S GO. Montée de synthétiseurs, cette musique est toujours la même, comme un mouvement perpétuel d’énergie pure. Le beat s’accélère. Les têtes semblent plongées dans l’épillepsie. Des voix chantent en choeur. Refrain fédérateur, à ce moment-là tu partages quelques chose avec toute la salle. Tous ces gens si différents de toi partagent un truc, quelques mots dans les enceitnes.

Vient le drop. Encore cette voix: LET’S GO.

Tu sautes, tu ne réfléchis pas. Tes pieds font un rythme à mi-chemin en l’électro et le traditionnel irlandais. Dans ce lieu je me sens comme Louis de Funès dans un film de Terrence Malik. Je n’ai rien à faire ici, mais ça rend bien. Tu tires la langue, par réflexe, comme une signature. Pour montrer que okay, vous m’avez amené ici, et je joue le jeu, mais je suis toujours moi. Le temps s’arrête. Vibrations partout. Tu perds le goût, tu perds la vue, tu perds l’acouphène. Tu ne fontionnes plus que par mouvements, vibrations. Un banc de planctons dans le ventre de la baleine. Qui se défonce le crâne contre les murs.Pauses successives. Discussions. La vie continue, toussa, toussa. Tu ne te rends même pas compte que tu n’as plus peur. Chaque seconde est un délicieux effort de concentration. Les visages que tu connais, la musique que tu connais. Le sol collant d’alcool. Certains plus paf que d’autres. Un univers en boîte. Tu peux dresser des portraits des soldats de ta compagnie:

-Paul, ce danseur fou qui peut porter un meuf pendant vingt minutes sur du David Guetta, sans se fatiguer. Sa danse est économe, lente, moulinante. Très rock soft dans l’âme.

-Hugo, ce prédateur qui attire ses proies par l’inaction de Mark le Noctambule. Il bouge un peu, regarde beaucoup. Il est toujours quelque part.

-Maryne, qui connaît son sujet. Elle improvise, mais sait où elle va, tel Rambo au Vietnam. Soldat en débardeur rose, Maryne fend les rangs ennemis par un demi-pas à gauche, un retour arrière, un tour sur elle-même. Une arme de destruction massive fascinante.

-Céline, qui est toujours à ta droite, tu ne sais jamais par quel prodige.

-Anne-Cha, qui est toujours à ta gauche, sans doute pour s’accorder avec Céline. Cette piste est le théâtre d’ancestraux sortilèges vaudous. Des sorts de confusion qui régissent le dancefloor comme un petit monde bien rangé. L’ordre chaotique des choses, et Anne-Charlotte au centre.

-Cécile, chaussures brillantes, frange qui mange la lumière. Un ange, ou un néon. En tout cas ça fait de la lumière. Et ça attire les leprechaun, qui la suivent dans toute la pièce. Etrange pouvoir hypnotique que celui de Cécile.

Et moi, qui ne sait pas trop ce que je fais. En mode Krapanos, sur l’électro furieuse. J’en comprends toute la physique, je deviens un danseur cosmique, scientifique, un Marc Bolan de l’erlenmeyer, en tout modestie. Encore un morceau?

Au retour, plus de paranoia. Je ne préoccupe plus de ce qui agite les rues, à cinq heures du matin. Juste des façades éteintes, des bars fermés, une pluie faiblarde. Retour au monde réel. Fin de week-end.

Let’s Go.

Bad Day #2

1. 2ème rail: Je m’appelle Freddy [A Suburban Guy/Short People]

Je m’appelle Freddy, et après une ligne, j’ai des images qui me viennent..
Je ne fais que danser dans mon monde et ils me disent d’arrêter. Ils me poussent tous à partir, à disparaître très loin. Dans le néant. Je ne veux pas disparaître, devenir ce tas de poussière disparate, qui s’effiloche au vent, au vide. Je me sens disparaître. Ma transparence me transperce, me cloue au sol, et me broie les os. Je sens mon corps qui moisit là, dans ma baignoire quand je prends mon bain, et mon esprit monte au ciel et se dissout dans l’air. Je suis l’un des seuls humains à ne pas vouloir du paradis. En vrai, je suis en train de faire un effroyable cauchemar, pendant que mes yeux sont ouverts, pendant que mon corps marche, mon subconscient agonise, en pleine hallucination. Les anges n’ont pas d’yeux, pas de bouches. J’ai peur.
Les réminiscences arrivent. Le futur m’appelle.
La maison est vide, et depuis un bon moment. La poussière s’installe. Ne reste que le son des voitures qui passent et des vélos qui traversent. Enfants, chiens des voisins. Des familles qui l’encerclent, et la maison qui meurt, petit à petit. Privée de maître, condamnée à la moisissure. Je suis parti depuis très longtemps, j’ai laissé le lit, la télé, le téléphone, les fenêtres et le grenier. De là où je suis, je peux l’entendre hurler, murmurer mon nom. Elle n’a plus de souffle, elle abandonne. Moi, j’ai fui le cataclysme. Question de survie.
Parfois je me demande si le monde est si petit que ça. S’il n’y a que la maison et le voisinage. Si je pourrais aller ailleurs. J’avais l’habitude, en un autre temps, dans une autre vie peut-être, de m’asseoir sur le perron, avec la guitare ou un bon livre. Une réalité alternative dans laquelle je me sentais normal. J’étais sur les marches, mon porche me couvrait délicatement, et je regardais les arbres de la rue s’agitait sous la vent, j’écoutais les feuilles, les branches, le bitume. Le parc des petits enfants. Maintenant, je sais. Je meurs dans la douleur.
Pour quitter la banlieue.

***

C’est une sonnette à l’ancienne qui annonce notre arrivée.
Il y a une délicieuse moquette du beige le plus pur qui soupire d’aisance sous nos pieds. Dylan et moi remontons les allées de présentoirs. Une prophétique lumière coule des néons sur nos cheveux satinés, le métal noir et élégant des fusils, des flingues, des pompes, des Barett et des pétoires semble nous sourire. C’est avec un pas mi-léger mi-groove qui je glisse d’un bout à l’autre de l’armurerie, les nombreux modèles pleins de promesses se courbant devant nous pour ouvrir un passage biblique jusqu’au comptoir où nous attend un bigleux tout serré aux airs de Randy Newman. Il est d’ailleurs très petit, me dis-je.
Short people got no reason…
Pendant que Dylan, pas encore trop entré dans son incarnation de maya, est encore un peu rigide et peine à flotter, je saisis du geste souple de la panthère noire la première arme avec une crosse imposante qui tombe sous mon oeil de prédateur paisible. Je la fais tournoyer délicatement aux creux de mes deux mains, j’en admire les reflets sous la lumière, ambrés, bleutés.
Short people got no reason…
Dylan s’est arrêté dès qu’il m’a vu saisir le gun. Il est interdit, à mi-chemin de la Route de Lumière. Mon Nuage de Cocaïne à moi continue de me porter, me protégeant toujours de la Barrière Mystique de la Farine Folle. Je glisse sur le sol, au ralenti. J’ai le temps de voir chaque fibre, chaque grain se tendre dans l’expression de la compréhension du dernier instant, s’écarquiller dans la peur de l’inéluctable.
Et puis le temps s’accélère. Je suis à la caisse en un bond, j’ai un hurlement qui me sort de la gorge et le bras qui vole vers la cible. J’écrase la crosse du fusil contre le nez du pauvre couillon. La vibration, dans mon bras, me fait sentir les os du nez qui se disloquent, le cartilage, la cloison, au fond. Les dents de devant. Il s’écroule sur les boîtes de cartouches.
Short people got no reason to live!
Il est dans les choux. Dylan s’amène, rassuré.
-Prends ce qui te fait envie, lui dis-je en ouvrant le tiroir de la caisse avec un geste théâtral. Je te l’offre, c’est jour de paie.
Je souris.

2. Some Ideas Are Bigger Than Others

On ressort de l’armurerie comme des sagouins, en courant le plus vite possible jusqu’à la vieille Ford.
Nous avons deux kalachnikovs, des P99, un fusil à pompe pour le fun. Nos poches vomissent les munitions. J’adore ces petites boîtes en carton, comme des paquets de cigarettes, remplis de tubes rouges et dorés, des paquets de bonbons très coûteux. Je les regarde disparaître en roulant sous la voiture, par dizaines. Sans m’en préoccuper, je jette mon matos sur la banquette arrière et je me mets au volant.
-Bien. On y va.
Un instant, je me demande si on ne devrait juste garder le fric de l’armurerie et s’en aller. Avec les flingues on racketterait les dealers, et avec l’argent Dylan paierait son loyer. Et moi je ferais un peu de shopping. Oui, en cet instant, je me chie complètement dessus.
Et puis ma tête se secoue, comme douée d’un volonté propre. Les naseaux qui brûlent, ma joue que je mâche convulsivement… La Sainte Cocaïne me demande de me ressaisir. Sacro-sainte Cocaïne, si tu savais comme je t’aime.
C’est plus qu’une histoire d’argent pour moi. C’est un chemin de croix. Je dois aller mettre en œuvre ce plan démentiel. Je dois voler ce fric. Il faut plonger dans le crime, dans le noir, pour trouver qui on est. C’est ma conviction du moment. Chourer le blé. Détruire des fournitures de bureau. Terroriser des secrétaires. Tirer des balles pour faire plein de bruit. Et hurler, et suer avec fureur. Vivre à fond les ballons, au maximum de notre haine, prendre notre revanche. Boucler la boucle, je veux boucler ma boucle. J’ai mal, et quand ma douleur aura atteint son paroxysme, tout sera plus beau, tout sera plus agréable que la fin des temps.
Je dois marcher vers la Tour Noire.
C’est ma conviction du moment.
Sacro-sainte cocaïne. Avec toi dans ma tête, le volant glisse tout seul dans mes mains. Le moteur de la vieille Ford ronronne comme une Ferrari. Avec toi, Cocaïne, j’y vois plus clair. Tu donnes à la vie le sens de la mélodie, tu boostes toutes les couleurs, tu me permets d’avoir en permanence ce filtre rose post-coïtal devant les yeux. La coke est polyphonique, polychromique, polygame, ployglotte, polypocket, poly-je-sais-pas-quoi, je regarde la télé et leurs spots barjots, leur pubs avec des jeunes qui vieillissent à trente ans: « regardez comme c’est mal, regardez comme c’est caca d’être cocaïnomane« . Alors moi, dans ces moments-là, je fais monter un rail et je réponds j’aime la drogue. Oui. J’aime la drogue. J’ai découvert la drogue quand je devais faire taire les gémissements de ma maison qui agonise, et depuis elle se tait de plus en plus souvent.
C’est la drogue qui m’a inspiré ce plan génial. C’est la drogue qui m’a murmuré à l’oreille qu’il fallait changer d’air, changer de vie, et quitter la banlieue. C’est la drogue qui m’a montré qu’il existait d’autres mondes, d’autres passés, dans nos rêves.
Si je suis mon chemin de croix ce soir, c’est parce que c’est une route en farine immaculée.
Et soudain une question me saisit à la gorge. J’en suis presque à freiner la bagnole au milieu du trafic. C’est une interrogation informulée, une image éthérée et qui ne veut pas se concrétiser, mais qui demeure et horripile, aussi insidieuse qu’une tique dans l’œsophage. Et je serra le volant, de plus en plus fort. J’ai l’impression que cet élément peut tout remettre en question. Dylan m’observe d’un oeil effrayé, le blanc des yeux tourné au rouge, et ma joue me pique quand je réalise que suis encore en train de la mordre à pleine dents. Symptôme de la dépendance.
J’engage la voiture sur le parking. La Tour Noire se dresse devant nous, son ombre pèse sur la vieille Ford pelée. Je tremble un instant, pense au flouze du gnome Randy Newman, une certaine quantité, tout de même.
Et puis je coupe le moteur, et la question m’apparaît enfin, et me laisse une impression entre la splendeur et l’horreur.
… Merde, et si j’arrêtais la snifette?
Un geste de main imaginaire balaie cette mouche imaginaire en formant un magistral ouragan, qui détruit au passage Orlando et la Nouvelle-Orléans. Je suis comme ça, moi, un vrai ouf. Je ricane tout seul en pensant à mon super-cyclone, et puis je prends le fusil et je le pointe sur Dylan, qui est déjà en train de charger la kalache en débitant des conneries. Il se stoppe net en voyant l’abime du canon, qui regarde en lui.
-T’es prêt, Dylan? dis-je en baissant l’arme.
Rapidement, il rassemble un peu de poudre et se l’envoie à fond de balle dans le trou de nez. Il enfile sa cagoule.
-Prêt.
Il ouvre la portière et sort. Là, je me dis que la dernière épreuve commence maintenant, et que la crucifixion sera sauvage. Je lui emboîte le pas et je met mon masque, et puis on court comme des dératés.
Juste avant le premier coup de feu, je ressens une nette douleur dans la joue.

 ***

 Tout le monde se fixe!
Il est là, dans ta main, qu’est-ce que tu attends?
Personne ne bouge, c’est bien clair? Je veux que personne ne bouge!
La crosse, le canon, la détente, appuie, bon sang, appuie sur la détente et tue tous ces bureaucrates. Freddie, mon couillon, qu’est-ce que tu attends?!
Mesdames et messieurs, nous en voulons à votre argent. Les chiens sont lâchés et les fusils chargés. Je veux vous voir lever les mains en l’air, je veux vous voir le regard fixe, l’air piteux, je veux de bons petits otages. ÉXECUTION!
J’ai l’impression de voir la maison.
Toi, lève-toi et montre-moi tes mains. TOUT DE SUITE.
J’ai l’impression de voir la banlieue, quelque part. Nous sommes au dix-huitième étage, j’entends ma voix au loin qui crie sur les moutons, et j’ai l’impression, peut-être par
(le son des voitures qui passent et des vélos qui traversent. Enfants, chiens des voisins. Des familles)
la fenêtre, de voir la maison d’avant. J’ai l’impression d’entendre à nouveau ses hurlements, cette maison qui parle, qui me demande de la brûler, de partir et de tourner la page, avant qu’il ne soit trop tard. Qui me supplie, avant l’heure, d’arrêter de prendre cette saloperie. D’appuyer sur la détente. Mais pour tuer qui? Moi ou les autres?
Je l’entends crier, et ça résonne dans la panique de tous ces gens. Je me demande -et ce ne sera pas la dernière fois, mais même quand tout sera en train de partir en vrille, il y aura quelque chose de terrible, quelque chose d’insidieux, qui me donnera enfin d’en rire- je me demande si ce qui est en train de se passer n’est pas une erreur de ma part, si mon projet, si ma rédemption n’est pas une idée de la maison, qui veut me perdre, m’enfoncer dans le puits.
Qui commande ici? Je veux savoir qui commande!
Freddie.
Freddie chéri. Pourquoi tu ne tires pas? Descends avec moi, Freddie. Dans le puits. Avec moi. Et Dylan? Dylan est mon ami. Alors pourquoi l’avoir emmené? Pourquoi l’avoir embrigadé dans ta folie? Est-ce que tu veux son bien? Il doit payer son loyer. Il a besoin de cet argent. Et tu comptes le faire sortir d’ici vivant? Dis-moi, Freddie, tu comptes épargner Freddie alors que tu as prévu de venir avec moi, dans l’eau croupie? Es-tu ce monstre-là, Freddie?
Je suis un prophète.
Tu fuis, Freddie. Tu cherches des mélodies dans la poudre, des relations dans cette demi-merde qui t’accompagne. Tu veux être soulagé. Et tu braques MicroStuff pour ça.
C’est ma quête.
Tu parles à voix haute, Freddie chéri.
Et là, je reviens à moi. L’écho de ma voix se rapproche. Le choc est rude, je me sens comme un pigeon qui a confondu le reflet d’une vitre avec le soleil couchant.
-Putain mais qu’est-ce que tu fous? me chuchote Dylan qui me saisit par le bras. C’est pas le moment pour une de tes crises de connerie, Freddie. C’était ton idée. Aide-moi.
Je me ressaisis. Je tire une coup en l’air, qui nous déchire les tympans et fait chavirer Dylan sur ses jambes.
-Je vous fais marrer, bande de chiottes? Maintenant vous comprenez, vous avez affaire à un frappadingue. Je suis un forcené, alors tenez-vous tranquille, et il n’y aura pas d’exécutions.
J’adopte un ton erratique, parfois je hurle, et d’autre fois je me fais rassurant. S’il sont témoins de mes absences, autant jouer le jeu jusqu’au bout, je vais leur faire passer une nuit de folie.
-Alignez-vous contre le mur du fond, s’il-vous-plaît, mesdames et messieurs, ou je vous fusilles les uns après les autres.
Les otages terrorisés se précipitent entre les murailles de l’open space et se tassent les uns aux autres. Un peu de chaleur humain en ces heures sombres, mes amis. Oui oui oui, quel monde terrible dans lequel nous vivons, oui oui oui.
-Où est le coffre, à ton avis?
-J’en sais rien. Il faut trouver le chef. Il sait, lui. Qui dirige, ici? dis-je à la troupe.
-Moi.
Un type sort du groupe. Mâchoire carrée, tempes grises. Cravate rouge, très sérrée. Et des yeux mauvais. Je n’aime pas ce type.
-Il n’y a rien à voler ici. Si vous comptez vous faire de l’argent, je vous conseille d’aller braquer une banque.
Je le saisis par sa délicieuse cravate et je l’écrase sur un bureau. J’écrase un clavier à plusieurs reprises contre son long crâne et je le regarde subir sans broncher, avec toujours ce regard qui ne me plaît pas. Alors je lui enfonce la crosse de mon fusil dans le creux du genou.
-Je te demandes pas ton avis. Où est le coffre?
Il essaie de se relever. Je vois Dylan faire un mouvement hésitant pour l’idée. Mais à quoi il joue?
-Où est le coffre, abruti?
-Quel coffre? Il n’y a pas de coffre, ici!
Dylan se décide, et l’empoigne.
-Monsieur, dit-il calmement. Nous savons de source sûr que le siège social de votre entreprise renferme un coffre dans lequel est stocké une partie de vos bénéfices. Beaucoup d’argent.
Je m’empare de lui et l’envoie voler contre la vitre. Je lâche une salve contre la vitre, je regarde le verre s’écraser sur le petit chef, s’insinuant dans ses cheveux, le creux de sa chemise, ses chaussures. Il regarde en bas et pâlit.
-Un coffre avec un code, compris?
Il fait signe que oui. Brave petit. Pour se peine, j’empoigne sa coupe de bidasse et je lui mets mon poing sur la gueule, avec le nez qui se brise, le sang qui gicle, les hurlements. Au lieu de ça, je me fais mal à la main, et l’autre est intact. Je sors le P99.
-Tu te fous de ma gueule? Tu te fous de ma putain de gueule? LE COFFRE! Dis-moi où est le COFFRE!
-Vous me faites marrer, les mecs. Des comme vous, j’en ai déjà vus. Des types qui croient pouvoir devenir rois du pétrole avec un flingue, alors qu’ils sont camés jusqu’aux yeux. Sérieusement, les mecs, revenez-en. Vous n’accomplirez rien ici.
Je n’apprécie pas. (Qu’est-ce que tu attends?) Je n’apprécie pas du tout.
Je donne un dernier coup, la crosse dans le nez, de toutes mes forces cette fois. Et là, je sais que le nez s’est cassé. Il y a un craquement péchu, vomitif. Le type s’écroule sur le verre, la tête dans le vide. Son sang doit être en train de couler jusque dans le parking. Cette fois-ci, c’est pas un pigeon farceur qui a décoré ta caisse, mon pote, héhéhé.
-Vous êtes stupides. Le coffre est à l’étage du dessus. Et après? Sans la combinaison, vous êtes baisés.
-Tu pourrais me la donner.
Je lui tends la main, je le relève. Je vais montrer à tout le monde que tout ira bien, si ce crétin fait quelques efforts. Mais il ne l’entend pas de cette oreille, et partage avec moi ses grossières volontés. Là, dix secondes avant la frontière, le prophète qui est en moi sait ce qui va arriver, mais le braqueur, le mordu de cocaïne avec la joue qui brûle, l’oprhelin de banlieue, nous, nous ignorons encore que nous allons le faire, là, maintenant. Je me demanderai, d’ailleurs, juste après: qu’est-ce que Dylan doit penser? Savait-il que ça allait arriver, quand il a vu mon regard? Quand il a vu le sien?
Et effectivement dès qu’il voit le regard de ce type qui se lève le nez en sang, Dylan me pose la main sur l’épaule, pour contenir l’orage. Mais le patron est mort de rire.
-Quitte à donner l’argent à des braqueurs, autant le laisser à des pros. Ou découvrir en arrivant le matin qu’on a forcé les conduits d’aération. Mais toi, l’enragé, t’es juste un pauvre chien de merde, qui joue avec son flingue et se tire dans le pied. Je te pisse à la raie, trouduc, et je serais bien mort de rire, quand toi et ton pote le péteux serez en taule parce qu’aucun d’entre vous aura jamais les couilles d’appuyer sur la détente. Retourne dans ton squat, mon gars, et la prochaine fois que tu

 BAM

J’ai levé mon arme sans même m’en rendre compte. Et lui, à trente centimètre du rebord, avec le nez explosé et le canon sur le front, il a continué à parler, et à parler encore, à chanter sa chanson du Diable. Le boucan était trop fort, trop puissant, trop discordant. Et dans sa voix, il y avait le ton du patriarche de la banlieue, celui qui passe en jogging tout le matin et te donne une tape dans le dos, avant d’aller au boulot pour martyriser de pauvres petits voleurs comme moi, qui voulions seulement, juste une fois, la combinaison du coffre. Pitié.
La balle fait un petit trou devant, et son crâne explose littéralement derrière. Une brume de sang s’élève dans son dos, éclabousse sa belle chemise, tombe comme une petite bruine jusqu’en bas. Et ses yeux s’enfuit dans deux directions différentes sous le poids de cette balle qui les bouscule, sa langue sort de sa bouche. Il ressemble, en cet instant, au Joker sur les cartes des grands-parents. Jauni et ridicule. Un instant, il semble basculer dans le vide, sa cravate, comme pour le sang qui lui jaillit du crâne (cet homme devrait faire vérifier sa pression artérielle, héhéhé), flotte dans l’air comme un drapeau, et puis on ne sait comment, l’oeuvre du vent peut-être, il change d’idée et s’écroule devant moi, sur le verre.
Qu’est-ce que Dylan doit penser? Savait-il que ça allait arriver, quand il a vu mon regard? Quand il a vu le sien?
Personne n’a bougé. Peut-être un cri de surprise dans l’assemblée, mais la détonation fait encore siffler mes oreilles. Quand je me retourne, je vois les yeux de Dylan, sous la cagoule, qui me fixent d’un façon nouvelle. Il a presque l’air grand, avec ce regard, et je frissonne un peu.
Je décolle mes dents de la joue, savoure le goût de mon sang, je pense à un rail délicieux pour me vivifier
(Merde, et si j’arrêtais… BAM cravate qui flotte j’ai mal à la joue c’est compulsif est-ce qu’il savait que ça allait BAM j’ai les oreilles qui sifflent un petit rail juste un seul et si j’arrêtais?)
et je reprends en main la situation.
-Est-ce que vous êtes encore nombreux à avoir des doutes? Ou y a-t-il encore quelqu’un qui veut un petit détartrage? Je veux la combinaison, et je tuerais tous ceux qui la connaissent et qui refusent de coopérer.
Silence de mort. Dylan regarde fixement le corps. Tu ne m’es pas très utile, camarade. Essayons un peu de pyschologie pour motiver ces hères. Je reprends ma kalache et je tire sur les bureaux, j’effrite les murets de plastique bleus ciel, j’explose les écrans des ordinateurs, j’envoie les crayons voler. Et puis je pointe l’arme sur la foule qui gigote en hurlant, qui s’apprête à fuir, Dylan avec moi.
-Un ou plusieurs d’entre vous possède cette combinaison. Il y en a bien un qui a l’accès au coffre un fois de temps en temps, pas vrai?
Je prends un type au hasard, je le tiens par le col et je le laisser entrevoir le parking en contrebas.
-Si tu ne veux pas aller lustrer ta voiture tout en bas, dis-moi qui dans cette pièce est suffisamment haut placé pour avoir ce code.
-Il n’y a pas…
Je laisse un peu de mou. Il pleure comme un enfant.
-Pitié!
-Alors dis-moi.
-Pour des raisons de sécurité, le code ne doit être connu que d’un très petit nombre d’employés, avec un poste à responsabilité… Je vous en supplie, je ne…
-Continue.
-En l’occurence, ici, seul le PDG et le chef de service connaissent le code. Et le patron est…
-C’est lui?
Je pointe le cadavre.
-Il est en vacances. S’il-vous-plaît, ne vous énervez pas.
Je jette un regard sur les autres. Tous assis à leur bureau, sagement, quand nous sommes arrivés. Une seule personne est sortie d’une autre pièce quand les coups de feu ont retenti. Un type avec une cravate rouge. J’ai un filet de sueur qui me coule dans le dos, j’ai besoin d’un rail. Vite. Avant que je comprenne tout à fait.
-L’autre… Le seul présent ici qui connaissait la combinaison du coffre… Vous venez juste de le tuer.
Un moment, je manque de le lâcher. Mais je perçois, au loin, Dylan qui aide la brave et le ramène dans la foule. Plutôt une nuit avec des terroriste que deux secondes à voler dans la nuit. Assis dans le verre, je me sens d’un seul coup broyé par toute l’étendue de ma stupidité. Bien évidemment, seuls quelques caïds pouvaient avoir accès à ce code. S’il advenait que quelques employés allaient cherche un petit biller en douce toutes les deux semaines, ç’aurait fait désordre. Il n’y avait que lui, le responsable qui ne voulait pas parler. J’aurais dû tuer un comptable au pif, sa secrétaire peut-être, en pariant sur le vieux cliché sexuel. Héhéhé. Oh merde. Quelle boulette.
Je n’apprécie pas. Je n’apprécie pas du tout. La frontière est passée. On est dedans, et pas au top. Mais j’ai la rage. Et une petite envie de rire de toute cette horreur pointe, sous la boule au ventre.
Je m’appelle Freddie, et j’ai un monumental mal de joue; on va bien rigoler.

Kaamelott: mon admiration pour la série et pourquoi Perceval est au centre de tout (avec des spoilers)

Perceval, joyeux luron mais débile profond.

Plus je compare cette série à différentes versions de la légende, et plus cette impression grandit en moi: Perceval va trouver le Graal.
Vous savez, Perceval dans Kaamelott c’est l’un des ressorts comiques les plus récurrents et les plus efficaces: aussi peu instruit que son ami Karadoc, mais plus subtil, plus spirituel, et surtout d’une intelligence rare, évoluant dans un autre flux de conscience, une autre mécanique de réflexion, il se révèle au fil de la série un génie des chiffres et un philosophe tout à fait honorable, tout en commettant ses innombrables bourdes à répétition, comprenant tout de travers et passant pour le roi des cons (on a notamment vu qu’il s’était débarrassé, par ignorance, des Clous de la Ste-Croix et du Saint Suaire, pour « ne pas choper le tétanos).

On voit dans un épisode que l’épée Excalibur brille bien plus quand c’est Perceval qui la tient que quand Arthur la porte, ce qui indiquerait selon la Dame du Lac qu’il serait doté d’une destinée beaucoup plus grande.
En vérité, Perceval a conscience de sa faiblesse, de ses petites infirmités, et ça fait de lui le porteur du Graal. Le grand fardeau d’Arthur dans la série est qu’il est le roi compétent d’un pays remplit d’abrutis en tout genre, son seul égal étant Lancelot, sa némésis. Il s’est emparé (au cours d’une aventure décrite dans la saison 6, la dernière et l’une des meilleurs) du Royaume de Logres grâce à son statut d’Élu des Dieux, et s’est donc retrouvé à devoir dirigé un pays de gros casse-couilles en étant secondé par des gros casse-couilles, que ce soit Léodagan, sanguinaire à outrance, Bohort, froussard et moralisateur, Karadoc, le gourmet imbécile ou justement Perceval, gaffeur qui comprend tout de travers. Et enfin Lancelot, intelligent, bon soldat, à cheval sur l’honneur… Et qui réalise en même temps que son roi que la Quête du Graal, menée par des glandus pareils, ne sera pas une partie de plaisir.

C’est ça, Kaamelott.

Dans le genre foireux, les péripéties capillaires de Léodagan effectuent au cours de la série un remarquable crescendo.

Alors oui, on peut aimer (ou détester) cette série parce que ce sont des petits épisodes courts et sympathiques mettant en scène le mode de vie parodique d’un héros de légende, avec ses problèmes familiaux, les chevaliers connards de la Table Ronde, etc… Le public d’M6 a adoré ça, et moi, comme beaucoup de monde, ça m’a gavé sur le long terme. Sans trouver les acteurs mauvais ou monocordes, loin de là, sans trouver l’humour mauvais ou raté (il est certes très particulier, mais ne manque pas de finesse et de justesse, tout en se permettant de lorgner du coin de l’oeil le territoire des gros sabots avec son lot de langage fleuri, des prouts karadociens et d’histoires de sexe entre Arthur et ses maîtresses, mais surtout pas au grand jamais sa femme Guenièvre), sans trouver dans les quatre premières saisons tous ces défauts, donc, la série m’avait laissé assez admiratif sur le côté décalé (comparé aux bouses que sont les séries FR d’habitude) mais sans pour autant que je qualifie le tout de génie.
Il y avait bien quelques fils rouges: les romains, menés par Bruno Salomone alias Caïus, finissent par abandonner leur emprise sur la Bretagne, ce qui conduit ledit général à la désertion puis à l’accès, par un Arthur pas contrariant, au statut de Seigneur incompétent; les invasions barbares se font de plus en plus contraignantes, et on croise des chef tous plus barrés les uns que les autres, que ce soit Attila ou le fameux « Couillière »; les caisses du royaume se vident; Merlin l’enchanteur/druide/mongolito se retrouve forcé de collaborer avec un assistant beaucoup plus fort et beaucoup plus arrogant que lui, Elias de Kelliwic’h; et enfin Lancelot avoue son amour à Guenièvre et, lassé de voir tous ses compagnons incompétents échouer dans la Quête du Graal, décide d’emmener la reine avec lui pour fonder sa propre faction, et mener tout seul son combat du Graal, aidé par le Roi Loth. C’est le plus gros arc narratif de cette première partie de la série: c’est là où une véritable limite se forme, entre Arthur et Lancelot, entre deux visions de la Quête: celui qui se contente des crétins et échoue encore et toujours, et celui qui s’entoure de grand chevalier, et forme un clan ennemi. Cela ouvrait beaucoup de portes au niveau du scénario: Gauvain était forcé de choisir entre son oncle Arthur et son père Loth, avec au milieu son ami Yvain, Arthur était poussé par le devoir à aller reprendre sa femme, mais attiré par l’idée d’être enfin débarassé de cette bécasse insupportable pour vivre enfin au grand jour son idylle avec Mevanwi, la sublime épouse de Karadoc, avec qui il procède à la cérémonie controversée de « l’échange des femmes », ce qui entraîne encore d’autres épisodes rigolos, notamment le fait que Lancelot soit toujours l’ennemie politique d’Arthur, mais non plus son ennemi personnel, maintenant que Guenièvre était devenue la femme de Karadoc, qui avait beaucoup moins de scrupule qu’Arthur à aller la chercher (celui-ci encore désireux de ramener son ancien ami à la raison), plus par honneur que par amour.
Malgré ça, la série « stagnait un peu », et même si le nombre considérable d’épisodes et leur format (une centaine d’épisodes de 8 minutes environ par saison) permettait d’amorcer sans se brusquer l’évolution des personnages (notamment celle de Lancelot, qui passe du chevalier modèle à l’absentéisme, puis carrément à l’adversaire prophétique, torturé par les visions d’un homme en noir le suivant à travers la forêt…), on voyait mal de VRAIE histoire se dégager, tout ça était toujours qu’un prétexte à se marrer et à se détendre devant M6 en rentrant du boulot. Cette richesse n’était donc qu’un plus, l’humour prenant toujours le pas sur l’histoire.
Et c’est finalement cette vision que les gens, détracteurs comme amateurs ont gardé de ce feuilleton au succès foudroyant, alors que c’est lors de la véritable cassure des saisons 5 et 6, qui n’emportera pas tellement le coeur du public, que la série décolle et devient LA série française, et mon univers préféré, tout médias confondus.

Cassure, dans le sens où la série délaisse le format « Caméra Café » propice aux situations interchangeables et aux courts instants d’humour pour se plonger dans une tradition plus américaine du truc, avec une dizaine d’épisodes d’une heure pour chacune des deux saisons.
C’est donc l’histoire qui prend le dessus. Et pour cause: l’humour, sans pour autant disparaitre, n’est plus aussi présent, et les thèmes évoqués auparavant se prenne carrément au sérieux. Comme le disait Alexandre Astier, l’éminence grise, dans une interview « en France la comédie est un genre. Pour moi, c’est un vernis. » Pari réussi. Kaamelott 5 et 6, c’est le décollage de la légende du Roi Arthur selon Alexandre Astier, avec de nouveaux thèmes qui lui sont propres, le tout un peu agrémenté d’humour, surtout pour les intermèdes délirants de Perceval et Karadoc, ou encore Yvain et Gauvain, et tous ces personnages qui tentent de prendre leur indépendance, et « d’être pris en tant que tel », comme disait l’autre.

Dans cette saison 5, donc, Arthur est confronté à toutes les conséquences du final de la saison 4: le putsch organisé par le Roi Loth a échoué et celui-ci doit maintenant se soumettre à son jugement, Lancelot, après l’attaque de son campement, a complètement disparu, Guenièvre est de retour mais rongée par la culpabilité, les caisses sont vides, l’hiver est froid, les loups sont affamés et le peuple est mécontent. Si mécontent qu’il devient évident qu’il faut lui prouver qu’Arthur n’a pas perdu de sa superbe. Comme il refuse d’exécuter Loth (qu’il renvoie dans ses terres sans autorisation d’en sortir) et que l’idée de faire un héritier à sa femme le révulse toujours autant, il se soumet à l’idée de sa mère Ygerne, qui consiste à replanter Excalibur dans le rocher pendant quelques semaines, puis d’aller la reprendre histoire de montrer au peuple breton qu’il est toujours l’Élu, qu’il n’y a que lui qui peut retirer l’épée et donc que c’est lui que les Dieux ont choisi pour diriger les bretons.
On se demande un peu si Arthur fait ça pour rassurer son peuple ou pour se rassurer lui-même: il a maintes fois défié les Dieux, en laissant Guenièvre partir et en se mariant à une autre, en négligeant totalement la Quête du Graal qui n’avançait pas, ce qui avait conduit au bannissement de la Dame du Lac, devenue simple mortelle, et à une prophétie prédisant la venue d’un homme en noir pour manifester le courroux des Dieux, une sombre entité nommé « la Réponse ».
Les premiers épisodes sont donc accès sur tout le foutoir que cause cette décision dans le royaume: tout le monde essaie de retirer l’épée sauf quelques irréductibles, dont Perceval et le maître d’armes, et le roi Loth sort même de sa contrée pour tenter sa chance. Et surtout tout le monde s’inquiète, des fois qu’un glandu sortirait l’épée et détrônerait Arthur. Perceval et Karadoc quittent la Table Ronde pour fonder leur propre clan, Yvain et Gauvain décide de renoncer à la chevalerie, et l’un d’eux finit même par se marier. Au-delà de ça, on voit le désir de vengeance grandissant de Mevanwi, qui n’a pas supporté d’être écartée du pouvoir par le retour de Guenièvre, et on assiste à quelques apparitions fugaces de Lancelot, qui vit dans une caverne accompagné d’un mystérieux homme en noir qui lui pose des énigmes et des épreuves, dans un but connu de lui seul.
Bref… A la fin, tout le monde rentre bredouille chez soi et Arthur part pour récupérer son bien.

Et il ne retire pas l’épée.

C’est cette charnière scénaristique qui va véritablement transformer la série.
Arthur décide de ne PAS reprendre l’épée et de faire croire à tous que les Dieux l’ont renié. Une régence s’installe (qui va beaucoup changer de main au fur et à mesure, on verra même Karadoc devenir roi…) et, après avoir glandé un moment, c’est la révélation: Arthur doit partir à la recherche de sa descendance.
Avec toutes les maîtresses qu’il a eu, il doit forcément y avoir un fils ou une fille quelque part dans le royaume, il est même dit dans un vieil épisode « le roi? Oh il doit pas avoir plus de dix ou douze bâtards, ma reine! » Commence donc un voyage à travers la Bretagne, durant lequel Arthur, accompagné de Guenièvre, qui décide de le suivre de son propre chef, va remonter toutes les pistes une à une, et ne jamais aboutir sur rien d’autre que du vent. C’est le moment de quelques scènes mémorables: la première rencontre avec Anouk Grimbert, alias Anna, la demi-soeur haineuse d’Arthur, Lionel le frère de Bohort, la relation entre Lancelot et la Réponse, les machinations de Mevanwi pour mettre Karadoc au pouvoir et son apprentissage de la magie auprès d’Elias, le départ de Merlin, etc…
C’est l’occasion de constater la surprenante évolution au niveau de la réalisation: plus de plans fixes uniquement nourris par les dialogues, mais des plans plus dynamiques, des décors variés et une direction artistiques qui met l’accent sur l’authenticité, sans superficiel.

Les personnages évoluent vraiment, on c’est la saison la plus sombre de la série qui s’offre à nous: le royaume est en péril, Lancelot, après une longue agonie et l’abandon de son protecteur, décide de prendre le pouvoir par la force pour prouver aux Dieux qu’il en est capable, Arthur va jusqu’au bout de sa quête de descendance, accompagné par la Réponse décidément très énigmatique… Et arrive au bout.
La révélation tombe. Arthur est infécond.
La réponse lui annonce que c’est là sa punition pour avoir défié les Dieux. Il n’aura pas d’héritier, jamais. Il rentre à Kaamelott, détruit par cette révélation, et dit à Karadoc devenu roi, qui le critiquait: « J’ai tout raté. Mais je ne veux pas qu’on dise que j’ai rien foutu. »
La saison 5 se termine quand Lancelot entre dans la salle de bain du roi, l’épée à la main, et tombe sur une scène de suicide. Le roi se meurt, il s’est ôté la vie. Le dernier plan est celui de la main de Lancelot, gorgée de magie blanche, qui se referme sur celle, mutilée, d’Arthur.

Lancelot est à mi-chemin entre Anakin et Dark Vador

J’ai eu un déclic après ça. Je ne parle même pas de l’ultime saison 6 qui clôt la série dans le même ton.
Cette série vaut toutes les autres. Elle a, comme toutes les séries à consonance fantastique, toute une mythologie, tout un univers. C’est le parcours d’un personnage, Arthur, qui décide, malgré toutes les contraintes, de faire avec ce qu’il a. Lancelot veut aller jusqu’au bout en s’entourant de l’élite. Arthur, lui, est entouré de faibles, d’imbéciles, de souffreteux. Il fera avec, même s’il doit en mourir, même s’il doit rater, il continue à écouter ce que lui avait dit César dans la saison 6, une préquelle:
« Le chef de guerre légendaire, c’est celui qui protège la dignité des faibles. »
C’est ça, Kaamelott, et c’est ça qui est génial.
On a un héros qui a tout pour réussir et qui échoue sur toutes la ligne parce qu’il refuse de se détacher de toutes ses tâches qu’il ne supporte pas, parce qu’à quoi bon trouver le Graal, apporter la lumière sur tous les peuples, si c’est pour renier les faibles?
J’en reviens à Perceval, et son rôle majeur. Lancelot, je pense, n’atteindra pas le Graal. Lancelot le cherche en guerroyant, en détruisant. Perceval ne fait jamais, dans aucun épisode, montre d’aucune forme de violence. Perceval est idiot, mais loyal. Perceval se moque du Graal, mais il fera tout pour le trouver, si ça peut faire sourire ce roi qui l’a toujours protégé. Perceval est le seul, dans la série, qui propose une approche philosophique des choses: « y a pas d’hameçon au bout de ma canne à pêche, mais c’est pas grave. Je me pose là, et y la canne, l’eau, le ciel. Je me demande si tout ça a vraiment un sens. » Pas si bête l’animal.
Perceval trouvera la Graal car il EST le Graal. Le Graal, c’est la paix, l’amour, la lumière.
Peut-être qu’Arthur avait un fils, finalement. Un fils spirituel, affectif.

« Toutes les baignoires sont le Graal. Tous les suicidés sont le Christ. »

C’est ce que j’appelle l’Âme de Kaamelott.
C’est pas une série drôle. C’est une série glauque, voire même carrément déprimante. La scène du rêve d’Arthur, dans l’épisode final, m’a littéralement fait pleurer. Kaamelott, c’est pas juste des saynètes drôles avec Arthur qui se dispute avec sa donzelle, c’est l’histoire du modèle de tous les enfants qui meure peu à peu, qui comprend qu’il n’a jamais rien accompli, et qui abandonne, finalement. C’est tous ces personnages, Merlin, qui va renoncer à guider son protégé, Lancelot, qui ne peut jamais échapper à son destin, Bohort, qui aimerait oublier ses peurs, Guenièvre, qui est prête pour son amour à devenir la mère d’enfants qu’elle ne connaît pas, Perceval, qui ira jusqu’au bout.

Kaamelott, c’est le Saint Graal de la télévision.

 

Bad Day #1

1. Over Her Dead Body/Dylan’s Room

Je me souviens.
Une lueur de ville. Une errance nocturne, et des lucioles partout, où que porte le regard, partout des boules de feu flottantes et apaisantes. Des levers de soleil effondrés sur chaque pavé. C’était il y a longtemps. Mais déjà, à l’époque, j’y pensais, déjà à l’époque ça avait pénétré ma peau et ça s’était infiltré sous mon crâne pour titiller chaque nerf, chaque fibre, apporter tout son joyeux chaos dans les réactions chimiques qui font de moi, ce que je suis. Déjà, cette nuit-là, tout le désespérément réel était caché par quelque chose de poétique, de réconfortant, un voile d’été apaisant.
Une simple nuit quelque part en ville, où tout était silencieux, et plongé dans le noir le plus pur. Une nuit que j’errais, sous acides, quand tout était poussé à 110, 120% peut-être. Déjà le ciel me tombait doucement sur la tête, et je le regardais venir avec sérénité.
Parce que déjà, à l’époque, comme dans un éclair de ma mort prochaine, je pensais à Sandra.

***

Il y a déjà du jour quand je me réveille.
Difficile de ne pas s’en rendre compte. La lumière me fait mal au crâne. Les yeux plissés, je me tourne sur le lit. Je ne suis pas d’une humeur diurne, ce devrait être la nuit. Rideaux tirés, poussière en suspension dans les rais de lumière, et une odeur masculine si forte que même moi, qui l’ait imprimée dans les narines en permanence, j’ai comme un recul. Je me sens mal, fatigué, comme s’il était trop tôt pour s’éveiller, mais trop tard pour se rendormir. Je roule, je tangue, je bats des bras comme je peux. J’essaie de faire quelque chose.
Combien de temps ai-je dormi?
Je me rappelle avoir eu une presqu’insomnie. Avoir tourné encore et encore sous les draps, fixé des lignes au plafond, pensé à tout, à rien, et au final c’est le black-out pour le moment où j’ai sombré dans le sommeil. J’aurais quand même rêvé, je m’en souviens. Mais rêvé à quoi?
Je roule, je tangue.

2. Je m’appelle Dylan [Cocaine Blues]

Je m’appelle Dylan, et je me sens en pleine descente.
Déprimé, perdu au milieu du même océan, sur la même île, qui va de petit en petit. Je connais bien la sensation, mais je n’arrive décidément pas à m’y faire. J’ai passé une journée hors du temps, où le soleil était à la fois si long, paraissant tourner pendant mille ans entre lever et coucher, et si court, tant j’aurais pensé, traversé, élaboré, rêvé à tout ce que je pourrais faire. J’ai passé une journée à être tout, tout le monde, sauf les perdants. Ou alors les perdants charismatiques. Oui, ces jours-là, immédiatement après la ligne, je suis un perdant magnifique, qui quitte le duel sous les roses.
J’étais Superman, insensible à l’extérieur. Je crois bien que le propriétaire est passé d’ailleurs. Loyer. Mais depuis il n’est pas revenu. J’ai dû l’impressionner, il a dû ressentir l’invincibilité qui débordait de moi. Car pendant une journée, j’ai été le perdant magnifique.
Là je retombe. On aura débordé le proprio pour un moment, voilà tout. Je connais la sensation, je connais la sensation… J’arrive pas à m’y faire. Et c’est pareil quand on gravit la somptueuse, la lumineuse montagne. Une illusion parfaite, conciliante de la situation, et plus on est dans la merde, plus ce qui nous attend est prodigieusement magnifique, plus on sera un super-guerrier. On ne devrait pas, on devrait rester pragmatique, pour éviter de faire une connerie. Je ne devrais peut-être pas lancer mon crâne contre un mur en voulant le briser, par exemple, comme c’est déjà arrivé… Mais je l’ai fait, et je le referais systématiquement. Là non plus, j’arrive pas à m’y faire.
Cocaïne.
Je me demande à quoi ressemblerait une coupe de mon cerveau, maintenant. Est-ce que j’ai vraiment un trou noir, une horrible tâche de cramé, cet espèce de champ de bataille calciné qui résulte d’une longue dépendance à la cocaïne? Il paraît que j’ai changé, avec le temps. Les gens ne me reconnaissaient plus. Moi je pense que la cocaïne n’a fait que légèrement accentuer les changements que la vie m’a infligé. En remontant mes narines, la poudre a commencé à tout brûler sur son passage, et je me suis transformé, dans un torrent de feu, en reflet hypertrophié de mes petits échecs.
Je me prends rarement à faire des bilans sur ma vie. Pourtant il paraît que c’est important, pour l’équilibre, faire un topo et régler les problèmes qui sortent. Moi, quand j’y pense, tout ce que je ressors du présent, c’est le lit, ces sommeils toujours plus longs, qui me paraissent toujours plus courts, ce sont ces rideaux tirés, c’est rais de lumière agressive, qui me transpercent la vue en hurlant, c’est cette odeur, ce corps lourd, cette peau collante de sueur, ces draps brûlants de fièvre, et beaucoup, beaucoup de souvenirs.
Les meilleurs moments, je les ai oubliés. Quand je me retirais dans d’autres mondes, d’autres corps, avec chacun leurs tortures, mais si différents, si autres, que j’en étais subjugué. Maintenant, je n’oublie pas à quel point oublier est important, salvateur.
Cocaïne, collée au parois de mon crâne, me suçant la cervelle.
Creusant, rognant, dessinant ses nouveaux sillons, bouchant les anciens, pour changer un enfant jovial et prêt à réussir en silhouette allongée et tremblante, et toujours pas de bilan de vie. Je ne me sens pas heureux, voilà tout. Mais ça, comme tout le reste, on peut l’oublier. Plonger au plus haut, aller autre part, une zone de l’esprit composée d’un souvenir agréable, se balader sous le vent, et oublier qu’on est triste, là-bas dans la réalité.
Cocaïne.
Sachet de plastique, petit zip, et j’étale sur un miroir, je prends ma carte d’identité, et avec ma nom et ma photo, j’écarte en petit tas, je formes des lignes, j’ordonne tout ce petit monde. Monticule blanc sur monticule blanc, sur le miroir, sur le lit, près de mon nez, comme attiré par mes orifices tremblants, je saisis la paille, toujours intacte, toujours entretenue, ma précieuse paille je la colle à ce même emplacement, au début de la route, et avec mes doigts fébriles je lui fait pénétrer lascivement ma narine, et j’inspire, et je remonte le chemin, et ça explose, pendant une seconde, et puis ça retombe. Je commence à oublier, je me retire dans le souvenir. Je me laisse tomber et soupire, les lèvres rieuses.
Cocaïne…

3. 1er rail: Moctezuma’s Dream

Je suis couché. Le jour redevient la nuit, le bas redevient le haut. Encore un peu, et le chemin s’ouvrira, je pourrais partir à la recherche de mon souvenir, de mon coin de cerveau paisible et disparaître, sortir de scène comme un perdant magnifique. Allez, encore un peu… Encore une?
Je saisis la paille, c’est parti! J’approche de la ligne, encore un peu, là…
Coup de vent, porte qui grince, Freddy est dans la place. Pieds qui frappent, décidés, un grand sourire crispé qui mâche dans le vide, un regard intense et parfois un peu mauvais. Pour le moment il se pose sur moi et se plisse amicalement.
-Salut, ça va?
Toujours enthousiaste en tout, pour ne rien laisser paraître. Un sacré caïman, le Freddy. Attends une seconde… Un caïman? On dirait que la sauce monte, finalement.
-Pas vraiment…. je réponds. La drogue ne fait pas encore effet.
Freddy est comme moi: il touche le fond. Ou en tout cas il dégringole à la même vitesse. Il me dit souvent qu’on est bien lotis, tous les deux, qu’on peut encore descendre plus bas, jusqu’au néant, et qu’à la longue, à force de rater tous nos essais pour remonter, ça deviendra l’œuvre de notre vie. Freddy assume toujours qu’il a vie de merde, il ne se voile pas la face. Malgré ça, Freddy est mon meilleur ami.
-Je te fais un café?
Trop aimable.
-Cherche pas, ils ont coupé l’eau. Enfin il me semble.
-Depuis combien de temps t’es pas sorti, dis-moi?
Il n’a pas l’air vraiment énervé, seulement… Il aurait vraiment voulu me le faire, ce café. S’occuper les mains, et ne pas avoir et dégager les déchets du lit pour pouvoir s’asseoir.
-Je sais pas. On m’a demandé le loyer, et après j’ai arrêté de me balader, je reste ici. Je suis bien, ici.
Freddy n’est pas dupe.
-On fait quoi, hein? dis-je, appelant à l’aide, demandant secrètement s’il n’existe pas une solution universelle à l’atmosphère ambiante.
Bordel, mais quand est-ce qu’elle va agir, cette merde? Je panique. Cette fois-ci, ma vie de merde commence à peser, m’écraser sous son poids. J’ai vraiment besoin que la cocaïne agisse. C’est vital, pour amortir la descente dévastatrice, écarter les parois du monde noir qui écrasent mes os faibles.
-Calme-toi, dit-il, et reprends un rail.
Il en reste un, c’est vrai! Je me jette dessus. Immédiatement après je me sens mieux. Effet placebo? Trop tôt pour le dire.
Je lève la tête et dans le miroir je vois le sourire carnassier de Freddy. Il est un peu mon garde-fou, mais comme il est bien plus fou que moi, il ne garde pas grand-chose.
-Maintenant accroche-toi, parce que j’ai peut-être la solution à tout nos problèmes.
Et juste avant que la cocaïne agisse, je me dis, comme chaque jour, que Freddy est le fou qu’il me fallait pour survivre, en fin de compte.

***

Je sais pas si t’es au courant, mais pas très loin de chez moi, il y a le siège social de MicroStuff (nom modifié), la plus grosse entreprise de software du pays. Et j’ai le pote du cousin d’un pote qui, dans le cadre de son boulot, a dû démonter les dispositifs de sécurité de l’étage pour en installer un nouveau, plus performant, enfin bon ça on s’en fout parce que ce qui compte c’est que pour le moment y a plus aucune sécurité chez eux. Tu suis?
Non, je suis pas, non…

C’est une rumeur mais paraît que le patron de la boîte garde dans son bureau un petit butin en liquide qu’il conserve dans un coffre ça s’éleverait à plusieurs milliers je déconne pas c’est le pote du cousin de mon pote qui me l’a dit okay alors je pense que maintenant tu fais le rapprochement d’accord?
Tout s’accélère dans ma tête. Je vois des lasers, genre Mission Impossible, mais ils sont éteints. Et je vois de l’argent. J’aime bien l’argent. Woooh, ça commence à faire effet làààà.
Alleeeeeez Dylan quoi on y va on prend des flingues on se pointe là-bas on tire dans tous les coins pour faire peur aux employés on les force à ouvrir le coffre on prend le bléonressortonsecasseonsepaieunautreappartonfaitunvoyageon…
Un braquage, non? C’est de ça dont il parle là? Putain y a tout qui se mélange là. C’est complétement insensé comme truc!
… Justeàcognerunpeulesemployéset…
A ce moment là la cocaine a déjà commencé à travailler comme les petites fourmis qui creusent la fourmillière. J’ai mon cerveau qui me fond par le nez mais je me sens plutôt bien.
… Selaisserimpressioner…
Les lignes se creusent une par une, un grain blanc fait un trou rouge et ça commence à pulser. Whaou! Je me vois entrer dans la banque avec un six-coups dans chaque main. Pourquoi il fait si sombre ici? Freddy, ouvre les rideaux, tu seras sympa.
… Juste quelques armes!
Tout le monde à terre, bande de putes! On prend le pognon. Je me sens en pleine forme moi. Qu’est-ce qu’on fout encore sur ce lit à glander?
On joue les durs, on montre qu’on a pas envie de rigoler, ils vont faire dans leur froc, Dylan!
Je prendrais bien un café, moi.
… Alors!? T’en penses quoi? On y va?

***

Là, la drogue est bien partie, et je dois déjà avoir perdu un hémisphère de cerveau tellement ça travaille. Je m’y vois déjà. Freddy à mes côtés, je pénètre dans l’open-space de la boîte miteuse et des travailleurs sans visage, malfaisants, avec des mandibules dans la bouche et des flammes dans les oreilles, se lèvent de leur chaise et nous regardent marcher sans comprendre (they se me rollin’, they hatin’). J’ai l’impression de flotter au-dessus du sol, je me mets à courir, la kalachnikov dans la main et je saute par dessus leurs cloisons en tirant comme un possédé en hurlant. Money, money, money, it’s the rich man blues. J’envoie les gardiens de l’Apocalypse balader avec une boule de feu, je prends l’argent, et deux femmes nues se jettent sur moi et Freddy. Il y a un livre dans ma main: «solution universelle à l’atmosphère ambiante.» On enfile nos lunettes de soleil et on s’envole de l’immeuble dévasté, qui s’effondre juste après notre départ. On traverse le ciel en un éclair, on atterrit dans la lande, et on quitte le champ en tenant nos blondes respectives par la main. FIN.
PAAAAAAOOOOOOWIZZZZZZsupercalifragilisticexpialidocious!
Séquence post-générique. Dans un camping-car, Freddy et moi, sur les routes. Nos copines nous lancent un sourire. Il nous reste encore un peu d’argent pour faire le plein. Ensuite, l’inconnu. Et une vie nouvelle. Je trouve ça séduisant, comme fin.
This is my message to you-hoo-hoo.
A ce moment je suis persuadé que c’est comme ça que ça va se terminer. La cocaïne est dans mon cerveau, et tous deux dansent lascivement le blues, se frottent le boule. Je tangue en sortant du lit, renverse des vêtements sales, m’effondre à genoux, je pleure et je ris à la fois.
Je m’appelle Dylan et, alors que je suis en pleine montée cocaïnomane, je trouve l’idée de Freddy messianique, visionnaire, absolument fantastique.